φ Friedrich Nietzsche [23] L'art est le grand « stimulant » de la vie : il n'est en rien désintéressé....

Publié le par Maltern

φ Friedrich Nietzsche [23] L'art est le grand « stimulant » de la vie : il n'est en rien désintéressé....

Critique de la thèse de L'art pour l'art

« L'art pour l'art. » La lutte contre tout but assigné à l'art est toujours une lutte contre la tendance moralisante dans l'art, contre la subordination de l'art à la morale. L'art pour l'art veut dire : « Au diable la morale ! » - Mais cette hostilité même trahit le pouvoir ty-rannique du préjugé. Si l'on exclut de l'art le but de prêcher une morale et d'amender l'homme, il ne s'ensuit nullement que l'art soit totalement dénué de justification, de but et de sens, bref, soit « l'art pour l'art », ce serpent qui se mord la queue. « Plutôt pas de fins que des fins morales ! » : c'est la passion à l'état pur qui parle ainsi. À l'opposé, un psy-chologue demandera : que fait donc l'art, tout art ? Ne loue-t-il pas ? Ne célèbre-t-il pas ? N'opère-t-il pas un tri ? Ne met-il pas en relief ? En tout cela, il renforce ou affaiblit cer-tains jugements de valeur... N'est-ce qu'accessoire ? Fortuit ? Quelque chose à quoi l'instinct de l'artiste n'aurait point de part ? Ne serait-ce pas plutôt la condition première du pouvoir de l'artiste ?... Son instinct le plus profond le porte-t-il vers l'art ? Ne le porte-t-il pas plutôt vers le sens de l'art, vers la vie ? Vers un idéal de vie ? L'art est le grand « stimulant » de la vie : comment pourrait-on le concevoir comme dénué de raison d'être et de finalité, comme « l'art pour l'art » ? Reste une autre question : l'art présente également bien des aspects laids, rudes, douteux, de la vie - ne semble-t-il pas, en cela, vouloir dégoû-ter de la vie ?
Et, de fait, il s'est trouvé des philosophes pour lui prêter ce sens. Schopenhauer professait que la finalité dernière de l'art était d'« affranchir du vouloir », et, ce qu'il respectait dans la tragédie, c'était son utilité pour « disposer à la résignation ». - Mais cela - je crois l'avoir déjà donné à entendre - relève de l'optique pessimiste et du « mauvais œil ». Il faut en ap-peler aux artistes eux-mêmes. Que nous communique l'artiste tragique sur lui-même ? N'est-ce pas justement un état délivré de la peur de ce qui est terrible et douteux, qu'il nous montre ? Cet état est en lui-même un idéal élevé : tous ceux qui le connaissent le placent au-dessus de tout. Il le communique, il lui faut absolument le communiquer, pour peu qu'il soit un artiste, un génie de la communication. L'audace et la liberté de sentiment devant un puissant ennemi, devant une sublime adversité, devant un problème terrifiant - c'est cet état triomphant que l'artiste recherche, qu'il glorifie. Au spectacle de la tragédie, c'est l'élément guerrier qui célèbre ses saturnales dans notre âme. Qui a l'habitude de la douleur, qui recherche la douleur, bref, l'homme héroïque, glorifie dans la tragédie sa propre exis-tence - c'est à lui seul que le dramaturge tend la coupe de cette cruauté, la plus douce qui soit. »

[Nietzsche, Crépuscule des idoles, § 24, tr. J.-C. Hémery, Paris, © Editions Gallimard, 1974, p. 72-73].


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