Φ Platon [35] L'âme et la beauté : pour les initiés la joie d'une réminiscence. (Phèdre)

Publié le par Maltern

Φ Platon [35] L'âme et la beauté : pour les initiés la joie d'une réminiscence. (Phèdre)

 

« Toute âme humaine a, par nature, contemplé l'être ; sinon elle ne serait pas venue dans le vivant dont je parle. Or se souvenir de ces réalités-là à partir de celles d'ici-bas n'est chose facile pour aucune âme ; ce ne l'est ni pour toute qui n'ont eu qu'une brève vision des choses de là-bas, ni pour celles qui, après leur chute ici-bas, ont eu le malheur de se laisser tourner vers l'injustice par on ne sait quelles fréquentations et d'oublier les choses sacrées dont, en ce temps-là, elles ont eu la vision. Il n'en reste donc qu'un petit nombre chez qui le souvenir présente un état suffisant. Or, quand il arrive qu'elles aperçoivent quelque chose qui ressemble aux choses de là-bas, ces âmes sont projetées hors d'elles-mêmes et elles ne se possèdent plus. Elles ne savent pas à quoi s'en tenir sur ce qu'elles éprouvent, faute d'en avoir une perception satisfaisante.


Ce qu'il y a de sûr, c'est que la justice, la sagesse et tout ce qu'il peut encore y avoir de précieux pour l'âme, tout cela perd son éclat, lorsque perçu dans ce qui se trouve ici-bas en être l'image. Voilà pourquoi seul un petit nombre d'êtres humains arrivent, non sans difficulté - car ils se servent d'organes qui ne donnent pas des choses une représentation nette - à contempler à travers les images de ces réalités, les « airs de famille » qui y subsistent. La beauté, elle, était resplendissante à voir, en ce temps où, mêlés à un chœur bienheureux - nous à la suite de Zeus et d'autres à la suite d'un autre dieu -, nous en avions une vision bienheureuse et divine, en ce temps où nous étions initiés à cette initiation dont il est permis de dire qu'elle mène à la béatitude suprême. Cette initiation, nous la célébrions dans l'intégrité de notre nature, à l'abri de tous les maux qui nous attendaient dans le temps à venir. Intègres, simples, immuables et bienheureuses étaient les apparitions dont nous étions comblés en tant que mystes et époptes, car, dans une lumière pure, nous étions purs ; nous ne portions pas la marque de ce tombeau que sous le nom de « corps » nous promenons à présent avec nous, attachés à lui comme l'huître à sa coquille.


Le souvenir mérite sans doute cet hommage, mais, en nous donnant le regret de ce passé, il vient de nous faire parler trop longuement. Revenons à la beauté. Comme nous l'avons dit, elle resplendissait au milieu de ces apparitions ; et c'est elle encore que, après être revenus ici-bas, nous saisissons avec celui de nos sens qui fournit les représentations les plus claires, brillant elle-même de la plus intense clarté. En effet, la vision est la plus aiguë des perceptions qui nous viennent par l'intermédiaire du corps, mais la pensée ne peut être perçue par la vue. Quelles terribles amours en effet ne susciterait pas la pensée, si elle donnait à voir d'elle-même une image sensible qui fût claire, et s'il en allait de même pour toutes les autres réalités qui suscitent l'amour. Mais non, seule la beauté a reçu pour lot le pouvoir d'être ce qui se manifeste avec le plus d'éclat et ce qui suscite le plus d'amour.

À la vérité, celui qui n'est pas un initié de fraîche date ou qui s'est laissé corrompre, celui-là n'est pas vif à se porter d'ici vers là-bas, c'est-à-dire vers la beauté en soi, quand, dans ce monde-ci, il contemple ce à quoi est attribuée cette appellation. Aussi n'est-ce point avec vénération qu'il porte son regard dans cette direction ; au contraire, s'abandonnant au plaisir, il se met en devoir, à la façon d'une bête à quatre pattes, de saillir, d'éjaculer, et, se laissant aller à la démesure, il ne craint ni ne rougit de poursuivre un plaisir contre nature. En revanche, celui qui est un initié de fraîche date, celui qui a les yeux pleins des visions de jadis, celui-là, quand il lui arrive de voir un visage d'aspect divin, qui est une heureuse imitation de la beauté, ou la forme d'un corps, commence par frissonner, car quelque chose lui est revenu de ses angoisses de jadis. Puis, il tourne son regard vers cet objet, il le vénère à l'égal d'un dieu et, s'il ne craignait de passer pour complètement fou, il offrirait au jeune garçon des sacrifices comme à la statue d'un dieu, comme à un dieu. Or, en l'apercevant, il frissonne, et ce frisson, comme il est naturel, produit en lui une réaction : il se couvre de sueur, car il éprouve une chaleur inaccoutumée. En effet, lorsque, par les yeux, il a reçu les effluves de la beauté, alors il s'échauffe et son plumage s'en trouve vivifié ; et cet échauffement fait fondre la matière dure qui, depuis longtemps, bouchait l'orifice d'où sortent les ailes, les empêchant de pousser. Par ailleurs, l'afflux d'aliment a fait, à partir de la racine, gonfler et jaillir la tige des plumes sous toute la surface de l'âme. En effet, l'âme était jadis tout emplumée ; la voilà donc, à présent, qui tout entière bouillonne, qui se soulève et qui éprouve le genre de douleurs que ressentent les enfants qui font leurs dents. Les dents qui percent provoquent une démangeaison, une irritation des gencives, et c'est bien le genre de douleurs que ressent l'âme de celui dont les ailes commencent à pousser ; elle est en ébullition, elle est irritée, chatouillée pendant qu'elle fait ses ailes.


Chaque fois donc que, posant ses regards sur la beauté du jeune garçon et recevant de cet objet des particules qui s'en détachent pour venir vers elle - d'où l'expression « vague du désir » -, l'âme est vivifiée et réchauffée, elle se repose de sa souffrance et elle est toute joyeuse. Mais, quand elle se trouve seule et qu'elle se flétrit, les orifices des conduits par où jaillissent les plumes se dessèchent tous en même temps et, parce qu'ils sont fermés, bloquent la première pousse de la plume. Or cette pousse emprisonnée avec le désir palpite comme un pouls qui bat fort ; elle vient frapper contre ce qui obstrue les orifices, et cela orifice par orifice, si bien que l'âme, aiguillonnée de toutes parts, est transportée de douleur. Mais, parce que le souvenir de la beauté lui revient, elle est toute joyeuse. Le mélange de ces deux sentiments la tourmente ; elle enrage de se trouver démunie devant cet état qui la déroute. Et, prise de folie, elle ne peut ni dormir la nuit ni rester en place le jour, mais, sous l'impulsion du désir, elle court là où, se figure-t-elle, elle pourra voir celui qui possède la beauté. Quand elle l'a aperçu, quand elle a laissé pénétrer en elle la vague du désir, elle dégage les issues naguère obstruées.


Elle a repris son souffle et, pour elle, c'en est fini des piqûres et des douleurs de l'enfantement : pour le moment, elle cueille, tout au contraire, le plaisir le plus délicieux. De cet état, elle ne sort pas de son plein gré ; elle ne met rien au-dessus de ce bel objet : mères, frères, camarades sont tous oubliés ; la fortune qu'elle perd par son incurie ne compte pour rien à ses yeux ; les usages et les bonnes manières qu'auparavant elle se faisait gloire d'observer, elle les dédaigne tous ; elle est prête à l'esclavage, elle est prête à dormir là où on la laissera dormir, pourvu que ce soit le plus près possible de l'objet de son désir. Non contente en effet de vénérer celui qui possède la beauté, c'est en lui seul qu'elle a trouvé le médecin de ses maux les plus grands.


« Cet état-là, beau garçon à qui s'adresse ce discours, les hommes l'appellent « Éros », tandis que le nom que lui donnent les dieux, te fera à bon droit rire quand je te l'aurai fait entendre, car tu es jeune. » Certains Homérides citent, je crois, ces vers sur Éros, qu'ils tirent de leur réserve : le second de ces vers est tout à fait irrévérencieux et ne respecte même pas la métrique. Voici l'hymne qu'ils chantent :

« Les mortels l'appellent Éros, le qualifiant de potènos (celui qui vole), tandis que les immortels l'appellent Ptéros (celui qui a des ailes), car il donne forcément des ailes. »

On peut bien croire cela, mais on peut aussi ne pas le croire. En tout cas, pour ce qui est de la cause et de l'effet, c'est bien ce dont font l'expérience ceux qui aiment. »

|Platon, Phèdre, 250a-252c, tr. L. Brisson, GF, 1995, p. 123-127.]


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