Hegel : Dialectique maître /esclave [Phéno. Trad Hyppolite]

Publié le par Maltern

* La lutte pour la reconnaissance : Maîtrise et servitude

 

« D'abord, la conscience de soi est être-pour-soi simple égal à soi-même en excluant de soi tout ce qui est autre ; son essence et son objets absolu lui sont le Moi ; et dans cette immédiateté ou dans cet être de son être-pour-soi, elle est quelques chose de singu­lier.

Ce qui est autre pour elle est objet comme objet inessentiel, marqué du caractère du négatif. Mais l'autre est aussi conscience de soi. Un individu surgit face à face avec un autre individu.

Surgissant ainsi immédiate­ment, ils sont l'un pour l'autre à la manière des objets quel­conques ; ils sont des figures indépen­dantes et sont des consciences enfon­cées dans l'être de la vie, des consciences qui n'ont pas encore accompli l'une pour l'au­tre le mouvement de l'abstraction absolue, mouvements qui consiste à extirper de soi tout être immédiat, et à être seulement le pur être négatif de la conscience égale-à-soi-même. En d'autres termes, ces consciences ne se sont pas en­core présentées réciproque­ment chacune comme pur être-pour-soi, c'est-à-dire comme conscience de soi.

Cha­cune est bien certaine de soi-même, mais non de l'autre ; et ainsi sa propre certitude de soi n'a encore au­cune vérité ; car sa vérité consisterait seulement en ce que son propre être-pour-soi se serait présenté à elle comme objet in­dépendant, ou, ce qui est la même chose, en ce que l'objet se serait présenté comme cette pure certitude de soi-même.

Mais selon le concept de la reconnaissance, cela n'est possible que si l'autre objet accomplit en soi-même pour le premier, comme le pre­mier pour l'autre, cette pure abstraction de l'être-pour-soi, chacun l'accomplissant par sa propre opération et a nouveau par l'opération de l'autre.


Se présenter soi-même comme pure abstraction de la conscience de soi consiste à se montrer comme pure négation de sa manière d'être objective, ou consiste à montrer qu'on n'est attaché à aucun être-là dé­termine, [...] à montrer qu'on n'est pas attaché à la vie.

Cette présentation est la double opéra­tion : opé­ration de l'autre et opération de soi-même. En tant qu'elle est opération de l'autre, chacun tend donc à la mort de l'autre. Mais en cela est aussi présente la seconde opération, l'opération sur soi et par soi ; car la première opération im­plique le risque de sa propre vie. Le comportement des deux con­sciences de soi  est donc déterminé de telle sorte qu'elles se prouvent elles-mêmes et l'une à l'autre au moyen de la lutte pour la vie et la mort.

Elles doivent nécessairement enga­ger cette lutte, car elles doivent élever leur certitude d'être pour soi à la vérité, en l'au­tre et en elles-mêmes C'est seu­lement par le risque de sa vie qu'on conserve la liberté, qu'on prouve que l'essence de la conscience de soi n'est pas l'être, n'est pas le mode im­médiat dans lequel la conscience de soi surgit d'abord, n'est pas son enfoncement dans l'expansion de la vie ; on prouve plutôt par ce risque  que dans la conscience de soi il n'y a rien de présent qui ne soit pour elle un moment disparaissant, on prouve qu'elle est seulement un pur être-pour-soi.

L'individu qui n'a pas mis sa vie en jeu peut bien être reconnu comme personne ; mais il n'a pas atteint la vé­rité de cette reconnaissance comme reconnaissance d'une conscience de soi indépendante.

Pareillement, chaque individu doit tendre à la mort de l'autre quand il risque sa propre vie ; car l'autre ne vaut pas plus pour lui que lui-même ; son es­sence se présente à lui comme un Autre, il est à l'extérieur de soi, et il doit supprimer son être-à-l'extérieur-de-soi ; l'Autre est une conscience embarrassé de multiple façon et qui vit dans l'élément de l'être ; or il doit intuitionner son être-autre, comme pur être-pour-soi ou comme absolue néga­tion.


Mais cette suprême preuve par le moyen de la mort supprime précisé­ment la véri­té qui devait en sor­tir, et supprime en même temps la certitude soi-même en général. En effet, comme la vie est la position na­turelle de la conscience, l'indépendance sans l'abso­lue négativité, ainsi la mort est la négation naturelle de cette même conscience, la néga­tion sans l'indépendance, né­gation qui demeure donc privée de la significa­tion cher­chée delà reconnaissance.

Par le moyen de la mort est bien venue à l'être la certitude que les deux individus risquaient leur vie et méprisaient la vie  en eux et en l'autre ; mais cette certi­tude n'est pas pour ceux mêmes qui soutenaient cette lutte. »


[Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, trad. J.Hyppolite; p.I58 sq.]


Publié dans 27 - Liberté

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