Montaigne : Essais L I Ch. 17,18,19 apprendre à mourir

Publié le par Maltern

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Essais I

Chap. 17  : De la peur
Chap 18  : Il ne faut juger de notre bonheur qu'après la mort

Chap. 19 : Philosopher c'est apprendre à mourir

1.                 Cicéron dit que philosopher n'est autre chose que de se préparer à la mort. C'est qu'en effet, l'étude et la contemplation tirent en quelque sorte notre âme en dehors de nous, et l'occupent indépendamment de notre corps, ce qui constitue une sorte d'apprentissage de la mort et offre une certaine ressemblance avec elle. C'est aussi que toute la sagesse et le raisonnement du monde se concentrent en ce point : nous apprendre à ne pas craindre de mourir.

2.                En vérité, ou la raison se moque de nous, ou bien elle ne doit viser qu'à notre contentement, et tout son travail doit tendre en somme à nous faire bien vivre et vivre à notre aise, comme il est dit dans la Sainte Écriture. Toutes les conceptions que l'on peut se faire du monde en arrivent là : le plaisir est notre but, même si les moyens d'y parvenir peuvent être divers - sinon, on les repousserait aussitôt. Car enfin, qui écouterait celui qui se proposerait comme objectif notre peine et notre mal-être ?

3.                Les dissensions entre les sectes philosophiques là-dessus sont purement verbales. « Passons vite sur ces subtiles frivolités » [Sénèque, Épîtres, 117]. Il y a plus d'acharnement et d'agacerie qu'il ne convient à une aussi noble[1] profession. Mais quel que soit le personnage que l'homme s'efforce de jouer, il joue toujours aussi le sien propre en même temps[2]. Quoi qu'ils en disent, dans la vertu même, le but ultime de notre démarche, c'est la volupté. Il me plaît de leur rebattre les oreilles avec ce mot, qui les contrarie si fort : s'il signifie quelque plaisir suprême, et contentement excessif, il s'obtient mieux par le secours de la vertu que par nul autre[3].



[1] Montaigne écrit : » sainte profession » . Mais « saint » est à l'époque utilisé « à tout bout de champ » dès lors que l'on veut marquer la louange, l'admiration... « noble » me semble donc mieux correspondre à l'intention de Montaigne ici.

[2] C'est au fond ce qu'exprime le proverbe bien connu : « chassez le naturel, il revient au galop ».

[3] Ma traduction diverge ici d'avec les interprétations habituelles ; P. Villey comprend « est mieux deu » par « convient mieux » . A. Lanly, qui le cite, adopte pour son compte « doit mieux accompagner ». « Deu » fait problème, car il est ambigu : indique-t-il la provenance ou la destination ?J'ai opté pour la première interprétation, parce que j'y vois l'affirmation épicurienne du plaisir, non comme un laisser-aller, mais au contraire le nec plus ultra  de la « vertu »...




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