Klee : parabole de l'arbre Théorie de l'art moderne

Publié le par Maltern

Paul Klee [02] La parabole de l'arbre



DE L'ART MODERNE

Mesdames et Messieurs,

Je ne puis me défendre d'une certaine appréhension en prenant la parole devant mes oeuvres, qui devraient en réalité parler seules. Ai-je vraiment des raisons suffi­santes de le faire et m'y prendrai-je de manière juste? Peintre, je me sens maître de mes moyens et capable de communiquer à d'autres le mouvement qui m'entraîne, mais je ne me sens pas en mesure de tracer les mêmes chemins par la parole avec une égale assurance.

Je me rassure toutefois à la pensée que cet exposé s'adresse à vous non pour lui-même, mais parce qu'il donnera peut-être à certaines impressions reçues des tableaux le complément de netteté qui pourrait leur faire encore défaut. Je m'estimerais comblé d'y parve­nir tant soit peu, tenant alors pour acquis le bien fondé de ce discours.

Pour échapper à l'opprobre goethéen du « crée, artiste, et ne parle pas » Je souhaiterais personnellement diriger mon attention principale sur les aspects du pro­cessus créateur intéressant plutôt le subconscient.

A mon point de vue tout subjectif, ce qui fonderait vraiment un artiste à vouloir s'expliquer par des mots serait de déplacer le centre de gravité de la matière en la considérant sous un nouvel angle, de délester ce faisant les questions de forme sciemment surchargées en mettant davantage l'accent sur les questions de contenu. Je serais ravi de rétablir ainsi la balance et ne serais pas loin alors de trouver un langage adéquat.

Il est vrai que ce serait trop penser à moi-même, et - oublier que la plupart d'entre vous sont précisément mieux à l'aise du côté du contenu que ‘du côté de la forme. Je ne pourrai donc éviter de vous parler aussi un peu des questions de forme. Je vais vous introduire à cet effet dans l'atelier du peintre et nous arriverons bien à nous entendre.

Il faut bien qu'il existe un terrain commun à l'artiste et au profane, un point de rencontre d'où l'artiste n'ap­paraisse plus fatalement comme un cas en marge, mais comme votre semblable, jeté sans avoir été consulté dans un monde multiforme et, comme vous, obligé de s'y retrouver tant bien que mal.

Et qui diffère seulement des autres par les moyens spécifiques dont il dispose pour se tirer d'affaire, plus heureux parfois que le non créateur qui ne parvient pas au salut dans la réalité d'une Œuvre . Vous pouvez bien consentir ce relatif avantage à l'artiste, confronté par ailleurs à suffisamment de difficultés.


Permettez-moi d'user d'une parabole, la parabole de l'arbre.

Notre artiste s'est donc trouvé aux prises avec ce monde multiforme et, supposons-le, s'y est à peu près retrouvé. Sans un bruit. Le voici suffisamment bien orienté et à même d'ordonner le flux des apparences et. des expériences. Cette orientation dans les choses de la nature et de la vie, cet ordre avec ses embranchements et ses ramifications, je voudrais les comparer aux racines de l'arbre.

De cette région afflue vers l'artiste la sève qui le pénètre et qui. pénètre ses yeux. L'artiste se trouve ainsi dans la situation du tronc.

Sous l'impression de ce courant qui l'assaille, il achemine dans l'oeuvre les données de sa Vision.

Et comme tout le monde peut voir la ramure d'un arbre s'épanouir simultanément dans toutes les direc­tions, de même en est-il de l'œuvre.

Il ne vient à l'idée de personne d'exiger d'un arbre qu'il forme ses branches sur le modèle de ses racines. Chacun convient que le haut ne peut être un simple reflet du bas. Il est évident qu'à des fonctions différen­tes s'exerçant dans des ordres différents doivent corres­pondre de sérieuses dissemblances.

Et c'est à l'artiste qu'on veut interdire de s'écarter de son modèle, alors que les nécessités plastiques l'y obligent déjà. Ses détracteurs, dans leur empressement, sont allés jusqu'à le taxer d'impuissance et de falsifica­tion intentionnelle de la vérité, alors qu'il ne fait rien, à la place qui lui a été assignée dans le tronc, que recueillir ce qui monte des profondeurs et le transmettre plus loin.

Ni serviteur soumis, ni maître absolu, mais simple­ment intermédiaire.

L'artiste occupe ainsi une place bien modeste. Il ne revendique pas la beauté de la ramure, elle a seulement passé par lui.


Avant de passer à l'élucidation des domaines com­parés à la ramure de l'arbre et à ses racines, je dois con­fesser de nouveaux scrupules.

Il n'est pas facile de s'orienter dans un ensemble dont les organes relèvent de dimensions différentes. Et la na­ture, de même que son image recréée, l'art, sont de tels ensembles. Art ou nature, il est difficile d'embrasser du regard un ensemble de ce genre et encore plus d'en faciliter la vue à autrui.

Cela tient aux méthodes échelonnées dans le temps dont nous disposons pour étudier un ensemble spatial afin d'en obtenir une représentation mentale claire et distincte. Cela tient a l'infirmité temporelle du langage. L'instrument manque qui permettrait de discuter syn­thétiquement une simultanéité à plusieurs dimensions.

Malgré ce grave défaut, nous procéderons à un exa­men détaillé des parties de cet ensemble. Mais autant que possible en gardant devant chaque partie la conscience qu'il s'agit d'une approche partielle, afin de ne pas s'alarmer lorsqu'une nouvelle partie révèle d'autres dimensions, propose une tout autre direction menant dans une région écartée où le souvenir pâlis­sant des dimensions déjà parcourues risque de faire défaut.

A chaque dimension qui s'efface dans le temps, nous devrions dire; « Tu es en train de devenir le passé, mais il se-peut que nous nous retrouvions en un point critique, et peut-être propice, de. la nouvelle dimension qui te rendra au présent. »

Et s'il semble que le nombre sans cesse croissant des dimensions demande des efforts toujours plus ardus pour se représenter simultanément les différentes piè­ces de l'agencement, il s'agira d'avoir beaucoup de patience.

Réalisée depuis quelque temps dans les arts dits de l'espace, cette coexistence de multiples dimensions dans un même complexe que la musique, art du temps, atteignit dans la polyphonie avec une souveraineté éclatante et qui a porté le drame à ses sommets,'-ce phénomène de simultanéité est malheureusement absent du domaine de l'enseignement et du discours. Le con­tact des diverses dimensions ne peut y être établi que de l'extérieur, après coup. .

Peut-être réussirai-je cependant à me faire compren­dre dans la mesure où ce phénomène du contact de plu­sieurs dimensions peut se saisir plus vite et mieux au vu des aeuvres présentes.

Qu'il soit donc permis à un humble médiateur qui ne s'identifie pas à la ramure de l'arbre de vous promettre sur ce point une radieuse clarté.


[Paul Klee, Théorie de l'art Moderne, De l'art Moderne, Conférence de 1924, Médations p 15-19]

 


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