Spinoza : Des fondements de l'état, droit naturel et civil TTP ch. 16

Publié le par Maltern

Vous trouverez in extenso le chapitre 16 du traité théologico-poiltique de Spinoza au lien suivant :


Spinoza--12--Traite-Theologico-politique-Ch-16.doc Spinoza--12--Traite-Theologico-politique-Ch-16.doc

Chapitre XVI

Des Fondements de l'État ;

du Droit tant naturel que civil

de l'individu ; et du Droit du Souverain.




« Jusqu'à présent notre souci a été de séparer la Philoso­phie de la Théologie et de montrer la liberté de philosopher que la Théologie reconnaît à tous. Il est temps maintenant de nous demander jusqu'où doit s'étendre, dans l'État le meilleur, cette liberté laissée à l'individu de penser et de dire ce qu'il pense. Pour examiner cette question avec méthode, il nous faut éclaircir la question des fondements de l'État et en premier lieu traiter du Droit Naturel de l'individu sans avoir égard pour commencer à l'État et à la Religion.

Par Droit[1] et Institution de la Nature, je n'entends autre chose que les règles de la nature de chaque individu, règles suivant lesquelles nous concevons chaque être comme déterminé à exister et à se comporter d'une cer­taine manière. Par exemple les poissons sont déterminés par la Nature à nager, les grands poissons à manger les petits; par suite les poissons jouissent de l'eau, et les grands mangent les petits, en vertu d'un droit naturel souverain. Il est certain en effet que la Nature considérée absolument a un droit souverain sur tout ce qui est en son pouvoir, c'est-à-dire que le Droit de la Nature s'étend aussi loin que s'étend sa puissance; car la puissance de la Nature est la puissance même de Dieu qui a sur toutes choses un droit souverain. Mais la puissance universelle de la Nature entière n'étant rien en dehors de la puissance de tous les individus pris ensemble, il suit de là que chaque individu a un droit souverain sur tout ce qui est en son pouvoir, autrement dit que le droit de chacun s'étend jusqu'où s'étend la puissance déterminée qui lui appartient.

Et la loi suprême de la Nature étant que chaque chose s'efforce de persévérer dans son état, autant qu'il est en elle, et cela sans tenir aucun compte d'aucune autre chose, mais seulement d'elle-même, il suit que chaque individu a un droit souverain de persévérer dans son état, c'est-à-dire (comme je l'ai dit) d'exister et de se comporter comme il est naturellement déterminé à le faire. Nous ne reconnaissons ici nulle différence entre les hommes et les autres individus de la Nature, non plus qu'entre les hommes doués de Raison et les autres qui ignorent la vraie Raison ; entre les imbéciles, les déments et les gens sains d'esprit. Tout ce que fait une chose agissant suivant les lois de la nature, en effet, elle le fait d'un droit souverain, puisqu'elle agit comme elle y est déterminée par la Nature et ne peut agir autrement.

C'est pourquoi, parmi les hommes, aussi longtemps qu'on les considère comme vivant sous l'empire de la Nature seule, aussi bien celui qui n'a pas encore connaissance de la Raison, ou qui n'a pas encore l'état de vertu, vit en vertu d'un droit souverain, soumis aux seules lois de l'Appétit, que celui qui dirige sa vie suivant les lois de la Raison. C'est-à-dire, de même que le sage a un droit souverain de faire tout ce que la Raison commande, autrement dit, de vivre suivant les lois de la Raison, de même l'ignorant, et celui qui n'a aucune force morale, a un droit souverain de faire tout ce que persuade l'Appétit, autrement dit de vivre suivant les lois de l'Appétit [2]. C'est la doctrine même de Paul qui ne reconnaît pas de péché avant la loi, c'est-à-dire tant que les hommes sont considérés comme vivant sous l'em­pire de la Nature.


Le Droit Naturel de chaque homme se définit donc non par la saine Raison, mais par le désir et la puissance. Tous en effet ne sont pas déterminés naturellement à se comporter suivant les règles et lois de la Raison; tous au contraire naissent ignorants de toutes choses et, avant qu'ils puissent connaître la vraie règle de vie et acquérir l'état de vertu, la plus grande partie de leur vie s'écoule, même s'ils ont été bien élevés; et ils n'en sont pas moins tenus de vivre en attendant et de se conserver autant qu'il est en eux, c'est-à-dire par la seule impulsion de l'Appétit, puisque la Nature ne leur a donné rien d'autre et leur a dénié la puissance actuelle de vivre suivant la droite raison; ils ne sont donc pas plus tenus de vivre suivant les lois d'une âme saine que le chat suivant les lois de la nature du lion. Tout ce donc qu'un individu considéré comme soumis au seul empire de la Nature juge lui être utile, que ce soit sous la conduite de la droite Raison ou par la violence de ses Passions, il lui est loisible de l'appéter en vertu d'un Droit de Nature souverain et de s'en saisir par quelle voie que ce soit, par la force, par la ruse, par les prières, enfin par le moyen qui lui paraîtra le plus facile; conséquemment aussi de tenir pour ennemi celui qui veut l'empêcher de se satisfaire.


Il suit de là que le Droit et l'Institution de la Nature, sous lesquels tous naissent et vivent la plus grande partie de leur existence, ne prohibe rien sinon ce que personne ne désire et ne peut; ni les conflits, ni les haines, ni la colère, ni l'aversion, quel qu'en soit l'objet, qu'inspire l'Appétit. Rien de surprenant à cela, car la Nature ne se limite pas aux lois de la Raison humaine dont l'unique objet est l'utilité véritable et la conservation des hommes; elle en comprend une infinité d'autres qui se rapportent à l'ordre éternel de la Nature entière dont l'homme est une petite partie; et par la seule nécessité de cet ordre tous les êtres individuels sont déterminés à exister et à se comporter d'une certaine manière. Toutes les fois donc qu'une chose nous paraît ridicule, absurde ou mauvaise dans la Nature, cela vient de ce que nous connaissons les choses en partie seulement et ignorons pour une grande part l'ordre et la cohésion de la Nature entière et voulons que tout soit dirigé au profit de notre Raison; alors que ce que la Raison prononce être mauvais n'est pas mauvais au regard de l'ordre et des lois de toute la Nature, mais seulement au regard des lois de notre nature seule.

Il n'en est pas moins vrai, personne n'en peut douter, qu'il est de beaucoup plus utile aux hommes de vivre suivant les lois et les injonctions certaines de la Raison, lesquelles tendent uniquement, comme nous l'avons dit, à ce qui est réellement utile aux hommes. En outre il n'est personne qui ne désire vivre à l'abri de la crainte autant qu'il se peut, et cela est tout à fait impossible aussi long­temps qu'il est loisible à chacun de faire tout ce qui lui plaît, et qu'il n'est pas reconnu à la Raison plus de droits qu'à la haine et à la colère; personne en effet ne vit sans angoisse parmi les inimitiés, les haines, la colère et les ruses, il n'est personne qui ne tâche en conséquence d'y échapper autant qu'il est en lui. Que l'on considère encore que, s'ils ne s'entraident pas, les hommes vivent très misérablement et que, s'ils ne cultivent pas la Raison, ils restent asservis aux nécessités de la vie, comme nous l'avons montré au chapitre v, et l'on verra très clairement que pour vivre dans la sécurité et le mieux possible les hommes ont dû nécessairement aspirer à s'unir en un corps et ont fait par là que le droit que chacun avait de Nature sur toutes choses appartînt à la collectivité et fût déterminé non plus par la force et l'appétit de l'individu mais par la puissance et la volonté de tous ensemble.

[1] Pour bien entendre la pensée de Spinoza dans ce chapitre, il faut en premier lieu avoir égard au sens du mot jus naturale que nous traduisons faute de mieux par droit naturel; le droit naturel n'est pas un pouvoir qui appartient à l'homme légitimement; car il n'y a pas de pouvoir illégitime dans la nature ni par conséquent de pouvoir légitime. Le droit naturel est le pouvoir d'agir selon les lois de la nature, et de sa nature; c'est un autre nom de la tendance à persévérer dans son être qui est l'essence actuelle de tout individu (Ethique, III,Prop. 7).


[2] On ne peut s'empêcher de penser au mot de Schiller :

Einstweilen bis den Bau der Welt Philosophie zusammenhdlt Erhalt sie das Getriebe durch Hunger und durch Liebe.

La Nature ne se gouverne pas selon la raison humaine en ce sens qu'elle n'a cure de l'intérêt particulier de l'homme, non plus que d'aucune autre de ses parties : elle n'est pas limitée par les lois de la raison humaine (voir un peu plus loin), aussi ne peut-elle être jugée mauvaise ou bonne, ces mots ayant un sens tout relatif et humain. Il ne s'agit cependant pas d'abolir la nature, de mourir à la nature, ou d'établir un ordre contraire à la nature. Ces tentatives seraient vaines puisque l'homme n'est pas un empire dans un autre empire. La raison elle-même est chose naturelle et aussi la société, dans la mesure préci­sément où l'homme est capable d'agir suivant la raison (voir Ethique, IV, prop. 35 avec les corollaires et le scolie). Spinoza diffère de Hobbes (et aussi de Rousseau) en ce qu'il n'oppose pas l'état de société à l'état de nature (il le fait observer lui-même dans la lettre 50); la société la meilleure est celle qui se rapproche le plus de la nature et qui, loin de diminuer la puissance de l'individu, la multiplie par la puissance des autres individus. La fin de la société n'est pas la domi­nation, mais la liberté (chap. xx). Seulement les moyens à employer pour parvenir à cette fin sont nécessairement tirés de la nature, qui n'est pas seulement la raison mais aussi l'appétit. Spinoza n'est nulle­ment idéaliste au sens où le sont les faiseurs d'utopies; à la passion déchaînée il faut opposer selon lui d'autres passions, la crainte, l'espé­rance; il faut que la force appartienne à l'Etat, au souverain (collectif ou individuel); même alors qu'il fait de son pouvoir le plus mauvais usage, il mérite la considération du sage en tant qu'il représente (fort mal) la société et la raison."



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