M - KANT réunion amour et respect dans l'amitié [ Autrui - L / ES]

Publié le par Maltern

M - KANT réunion amour et respect dans l'amitié [ Autrui - L / ES]

 KANT 1724-1804

T. 250 * « De la réunion la plus intime de l'amour et du respect dans l'amitié »

 

§ 46. L'amitié (considérée dans sa perfection) est l'union de deux personnes par un même amour et un res­pect réciproques. On voit facilement qu'elle est un Idéal de sympathie et de communication concernant le bien de chacun de ceux qui sont unis par la volonté moralement bonne et que, quand bien même elle ne produit pas tout le bonheur de la vie, l'acceptation de cet idéal, avec la double disposition d'esprit qui le définit, contient la dignité d'être heureux, tant et si bien que l'amitié entre les hommes constitue pour eux un devoir. Cela dit, il est aisé de voir que l'amitié est une simple Idée (néanmoins nécessaire d'un point de vue pratique), certes impossible à atteindre effectivement, mais que tendre vers cet idéal (comme vers un maximum de la bonne intention réci­proque) constitue un devoir imposé par la raison - un devoir qui assurément n'est pas ordinaire, mais mérite d'être honoré[1]. Car comment est-il possible à l'homme, dans le rapport à son prochain, de parvenir à trouver l'égalitéamour, elle ne perd pas de ce fait quelque chose du respect de l'autre, en sorte que, des deux côtés, amour et estime parviennent difficilement, d'un point de vue subjectif, à trouver la juste mesure de l'équilibre, ce qui cependant est requis pour l'amitié ? Car on peut envisager l'amour comme attraction, le respect comme répulsion, si bien que le principe du premier commande le rapprochement, alors que celui du second ordonne que l'on se tienne à une distance convenable l'un de l'autre - limitation apportée à l'intimité qui, s'exprimant par cette règle même les meilleurs amis ne doivent pas se montrer fami­liers entre eux, contient une maxime qui ne vaut pas seu­lement pour le supérieur à l'égard de l'inférieur, mais aussi dans le sens inverse. Car le supérieur, avant même que l'on s'en aperçoive, se sent blessé dans sa fierté et accepte certes de voir le respect que lui doit l'inférieur suspendu pour un instant, mais non pas supprimé : dès lors qu'on lui a porté atteinte une fois, le respect est inté­rieurement perdu de manière irrémédiable, quand bien même les témoignages extérieurs de ce respect (le céré­monial) retrouvent leur ancien cours. de chacun des éléments requis précisément pour le même devoir (par exemple celui de la bienveillance réciproque) avec exactement chez l'un comme chez l'autre, la même disposition d'esprit - ou, mieux encore, comment peut-il découvrir quel rapport le sentiment qui procède de l'un des devoirs entretient, dans la même personne, avec le sentiment procédant de l'autre (par exemple quel rapport le sentiment issu de la bien­veillance entretient avec celui qui provient du respect), et si, quand une des personnes se montre trop ardente en

/L'amitié conçue comme réalisable dans sa pureté ou sa perfection (entre Oreste et Pylade, Thésée et Pirithoüs), est le cheval de bataille des auteurs de romans ; tout au contraire, Aristote dit : « Mes chers amis, il n'y a pas d'ami. » Les remarques suivantes peuvent rendre attentif aux difficultés de l'amitié.

Si l'on considère la question moralement, c'est assuré­ment un devoir, pour un ami, que de faire remarquer à l'autre ses fautes ; car on le fait pour son bien et c'est donc un devoir d'amour. Mais ce qui est comme son autre moitié voit là un manquement au respect qu'il attendait de lui, et il imagine en tout cas que, dans l'esprit de son ami, il a déjà déchu ou, puisqu'il est observé par l'autre et se trouve secrètement critiqué par lui, qu'il court continuellement le danger de perdre son respect ; quoi qu'il en soit d'ailleurs, le fait même de devoir être observé et de devoir recevoir des leçons lui semblera déjà, par soi-même, offensant.

Disposer d'un ami quand on est dans la détresse, com­ment ne pas le souhaiter (bien entendu, s'il s'agit d'un ami actif, capable d'apporter son aide en y consacrant ses propres ressources) ! Mais c'est aussi, pourtant, un far­deau pesant que de se sentir enchaîné au destin d'autrui et de prendre sur soi des besoins étrangers. L'amitié ne peut donc pas être une union conçue en vue d'avantages réciproques, mais elle doit être purement morale, et l'appui sur lequel chacun des deux amis peut compter de la part de l'autre en cas de détresse ne doit pas être consi­déré comme fin et comme principe déterminant de l'amitié - ce par quoi celui qui bénéficie de l'aide perdrait le respect de l'autre partie -, mais ne peut être compris que comme témoignage extérieur de la bienveillance intérieure supposée sincère, sans que l'on mette pourtant cette bienveillance à l'épreuve (ce qui est toujours dangereux) : ainsi chacun des amis a-t-il la générosité de veiller à éviter à l'autre ce fardeau, à le porter seul, et même à le dissimuler entièrement, même s'il peut cepen­dant toujours se flatter de pouvoir ainsi, en cas de néces­sité, compter plus sûrement sur l'assistance de l'autre. Mais si l'un reçoit de l'autre un bienfait, sans doute peut-­il éventuellement compter sur une égalité dans l'amour placé à un degré inférieur, puisqu'il est obligé sans pou­voir obliger réciproquement./

Néanmoins, l'amitié, à travers la douceur de la sensa­tion que procure la possession réciproque s'approchant de la fusion en une seule personne, est en même temps quelque chose de si tendre (teneritas amicitiae) que, si on la fait reposer sur des sentiments et si on ne soumet pas cette communication et cet abandon réciproque à des principes ou à des règles qui préservent de la familiarité et viennent limiter l'amour réciproque par des exigences de respect, elle ne peut être un seul instant assurée contre des inter­ruptions - à la manière de celles qui sont courantes chez des gens incultes, quand bien même elles ne produisent pas toujours pour autant la rupture (car la plèbe se dispute et la plèbe se réconcilie) : ces gens ne peuvent se passer l'un de l'autre, mais ils ne peuvent pas non plus s'entendre, parce que le fait de se quereller constitue pour eux un besoin afin de goûter dans la réconciliation la dou­ceur de cette concorde. Mais en tout cas l'amour ne peut, dans l'amitié, être un affect, car celui-ci est aveugle dans son choix et se dissipe avec le temps qui passe.


§ 47. L'amitié morale (à la différence de l'amitié esthé­tique) est la pleine confiance que s'accordent deux per­sonnes qui s'ouvrent réciproquement l'une à l'autre de leurs jugements secrets et de leurs impressions, aussi lar­gement que cela se peut concilier avec le respect qu'elles ont l'une à l'égard de l'autre.

L'homme est un être destiné à la société (bien qu'il soit aussi, pourtant, insociable), et en cultivant l'état de société il éprouve puissamment le besoin de s'ouvrir à d'autres (même sans viser par là quelque but) ; mais d'un autre côté, embarrassé et averti par la crainte du mauvais usage que d'autres pourraient faire du dévoilement de ses pensées, il se voit contraint de renfermer en lui-même une bonne partie de ses jugements (particulièrement quand il porte sur d'autres hommes). C'est volontiers qu'il s'entre­tiendrait bien avec quelqu'un de ce qu'il pense des hommes qu'il fréquente, de même que de ses idées sur le gouvernement, la religion, etc. ; mais il ne peut avoir cette audace, d'une part parce que l'autre, qui retient en lui-même, prudemment, son jugement, pourrait s'en servir à son détriment, d'autre part, parce que, concer­nant la révélation de ses propres fautes, l'autre pourrait bien dissimuler les siennes et qu'il perdrait ainsi le res­pect de ce dernier s'il exposait à son regard, ouvertement, tout son coeur.

S'il trouve donc quelqu'un qui soit sensé, vis-à-vis duquel il n'ait nullement à se soucier de ce danger, mais auprès duquel il puisse en toute confiance ouvrir son coeur, quelqu'un qui possède en outre une façon d'appré­cier les choses qui s'accorde avec la sienne, il peut donner libre cours à ses pensées ; il n'est pas complètement seul avec ses pensées, comme dans une prison, et il jouit d'une liberté dont il se trouve privé dans la grande foule, où il doit se refermer sur lui-même. Tout homme a des secrets, et il ne doit pas les confier aveuglément à autrui, en partie du fait du manque de noblesse qui caractérise la manière de penser du plus grand nombre, tout disposé à en faire un usage qui lui serait préjudiciable, en partie à cause de l'inintelligence de beaucoup dans l'appréciation et la dis­tinction de ce qui peut ou non se répéter (de l'indiscré­tion). Il est rare de rencontrer les qualités requises réunies dans un sujet (rara avis in terris, nigroque simillima cygno[2]), surtout dans la mesure où l'amitié la plus étroite exige que cet ami intelligent et de confiance perçoive en même temps en lui l'obligation de ne pas communiquer à un autre ami tenu pour tout aussi sûr le secret même qui lui a été confié, cela sans la permission expresse du premier.

Cette forme d'amitié (l'amitié purement morale) n'est pas un idéal, mais (comme le cygne noir) elle existe réel­lement ici ou là dans sa perfection ; en revanche, cette autre forme d'amitié qui se charge, quand bien même c'est par amour, des fins d'autres hommes (l'amitié prag­matique) ne peut avoir ni la pureté, ni la perfection désirée, celle que réclame une maxime véritablement déterminante, et elle correspond à un idéal pour un sou­hait qui, dans le concept de la raison, ne connaît pas de limites, mais qui, dans l'expérience, ne peut pourtant qu'être toujours fort limité.

Reste qu'ami des hommes en général (c'est-à-dire ami de l'espèce tout entière) se trouve celui qui prend part esthé­tiquement au bien de tous les hommes (qui partagent leur joie) et ne viendra jamais la troubler sans un profond regret. Cependant l'expression d'ami des hommes a une signification encore plus rigoureuse que celle qui désigne celui qui ne fait qu'aimer les hommes (philanthrope). Car dans la première expression se trouvent aussi contenues la représentation et la considération attentive de l'égalité entre les hommes, par conséquent l'Idée que par cette égalité, si l'on oblige autrui par bienfaisance, on se trouve soi-même obligé, pour ainsi dire comme des frères soumis à un père universel qui veut le bonheur de tous. Le rapport du protecteur comme bienfaiteur à son pro­tégé comme obligé à un devoir de reconnaissance est bien en effet un rapport d'amour réciproque, mais non point d'amitié, parce que le respect que, des deux côtés, chacun doit à l'autre n'est pas égal ; le devoir qui consiste à vou­loir du bien aux hommes en tant qu'ami (un nécessaire souci de les protéger) et la considération attentive de ce devoir servent à garder les hommes de l'orgueil qui s'empare généralement de ceux qui possèdent les moyens d'être bienfaisants.

[Kant, Métaphysique des moeurs, II, Doctrine de la vertu, § 46-47, trad. A. Renaut, GF-Flammarion, 1994, p. 342-347.]





[1] 2ème éd.: « Il est facile de voir que, même si aspirer à l'amitié comme à un maximum de la bonne intention réciproque est un devoir prescrit par la raison, sinon commun, en tout cas honorable,

une amitié parfaite est toutefois une simple Idée qui, bien que prati­quement nécessaire, est irréalisable dans une quelconque pratique. »

[2] Juvénal, Satires, VI, v. 165 : « oiseau rare en ce monde et compa­rable à un cygne noir ».

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article