M - De Saussure : arbitraire du signe

Publié le par Maltern

  [Langage L / ES]

Ferdinand de Saussure : 1857-1913

 

272 * Dans le « signe linguistique » le lien du « signifiant » au « signifié » est arbitraire. Distinction signe linguistique et symbole.



« Le lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire, ou encore, puisque nous entendons par signe le total résultant de l'association d'un signifiant à un signifié, nous pouvons dire plus simplement : le signe linguistique est arbitraire.

Ainsi, l'idée de « soeur » n'est liée par aucun rapport intérieur avec la suite des sons s‑ö‑r qui lui sert de signifiant; il pourrait être aussi bien représenté par n'importe quelle autre à preuve les différences entre les langues et l'existence même de langues différentes le signifié « bœuf » a pour signifiant /b‑ô‑f/ d'un côté de la frontière, et /o‑k‑s/ (Ochs) de l'autre.

[...] Le principe énoncé plus haut domine toute la linguistique de la langue; ses conséquences sont innombrables. [...] [Quand] la sémiologie[1] sera organisée, elle devra se demander si les modes d'expression qui reposent sur des signes entièrement naturels ‑ comme la pantomime ‑ lui reviennent de droit. En supposant qu'elle les accueille, son principal objet n'en sera pas moins l'ensemble des systèmes fondés sur l'arbitraire du signe. En effet, tout moyen d'expression reçu dans une société repose en principe sur une habitude collective ou, ce qui revient au même, sur la convention. Les signes de politesse, par exemple, doués souvent d'une certaine expressivité naturelle (qu'on pense au Chinois qui salue son empereur en se prosternant neuf fois jusqu'à terre), n'en sont pas moins fixés par une règle; c'est cette règle qui oblige à les employer, non leur valeur intrinsèque. On peut donc dire que les signes entièrement arbitraires réalisent mieux que les autres l'idéal du procédé sémiologique; c'est pourquoi la langue, le plus complexe et le plus répandu des systèmes d'expression, est aussi le plus caractéristique de tous; en ce sens, la linguistique peut devenir le patron général de toute sémiologie, bien que la langue ne soit qu'un système particulier.

On s'est servi du mot symbole pour désigner le signe linguistique, ou plus exactement ce que nous appelons le signifiant. Il y a des inconvénients à l'admettre, justement à cause de notre premier principe. Le symbole a pour caractère de n'être jamais tout à fait arbitraire; il n'est pas vide, il y a un rudiment de lien naturel entre le signifiant et le signifié. Le symbole de la justice, la balance, ne pourrait pas être remplacé par n'importe quoi, un char, par exemple.

Le mot arbitraire appelle aussi une remarque. II ne doit pas donner l'idée que le signifiant dépend du libre choix du sujet parlant (on verra plus bas qu'il n'est pas au pouvoir de l'individu de rien changer à un signe une fois établi dans un groupe linguistique); nous voulons dire qu'il est immotivé; c'est‑à‑dire arbitraire par rapport au signifié, avec lequel il n'a aucune attache naturelle dans la réalité. »

[Ferdinand De Saussure, Cours de linguistique générale, 1906-1911, Ire partie, chap. I 2, pp. 100 sq., ed. Payot] [ Extenso : réponse aux objections de l'onomatopée et des exclamations



[1] Du grec « sèmeion » signe et « logos », science. Connaissance qui tend à se constiuer comme science générale de tous les systèmes de signes ; Selon Saussure elle appartient à la psychologie englobant les langues, les images, les gestes, les sons mélodiques, les rites, etc. La linguistique ne constituant qu'une de ses parties.

Commenter cet article