Platon 16 vmc : Relativisme : l'homme mesure selon Protagoras [Théétète]

Publié le par Maltern

Platon : Protagoras le relativisme  [Théétète]  

   

[La célèbre formule peut s'interpréter différemment. Sociologisme : ce que chaque cité estime juste, est juste pour elle, aussi longtemps qu'elle le décrète. Mais également la relativité individuelle des sensations. Soit l'homme en général, soit l'individu, la thèse est la même : il s'agit du relativisme des valeurs ou des qualités perçues. Autre difficulté s'agit-il d'une dimension ontologique : la perception ou l'estimation ne peuvent porter sur l'être des choses, ou d'une conception moins radicale : les qualités et estimations subjectives, l'apparaître ne sont pas le tout de l'être et le déforment.]


« S - Reprenons donc les choses au commencement, Théé­tète : ce que peut bien être la science, essaie de le dire ; et que tu n'en es pas capable, ne le dis jamais. Car si le dieu y consent et si tu agis en homme, tu en seras capable[1]. T - [...] Mon opinion, donc, est que celui qui sait quelque chose a la sensation de ce qu'il sait, et que, telle est du moins l'apparence présente, la science n'est pas autre chose que la sensation. S - Cette fois, c'est « comme il faut et en homme de bonne race», mon enfant : c'est avec cette clarté, en effet, qu'il faut s'exprimer quand on parle. Eh bien, allons-y, examinons si c'est là le fruit d'une conception ou si cela ne se trouve être qu'un vent. Sensation, dis-tu, est science ?

T - Oui.

S - Tu risques bien d'avoir prononcé, sur la la science, une parole qui n'est pas sans valeur, mais celle que disait aussi Protagoras[2]. Mais c'est d'une autre façon qu'il a dit ces mêmes choses. Il dit en effet, n'est-ce pas, que « l'homme est mesure de toutes choses, de celles qui sont, au sens où elles sont, de celles qui ne sont pas, au sens où elles ne sont pas ». Tu dois bien l'avoir lu ?

T - Je l'ai lu souvent, même.

S - Voici donc à peu près ce qu'il dit : telle m'apparaît chaque chose, telle elle est pour moi, et telle elle t'ap­paraît à toi, telle à nouveau elle est pour toi » ; or, tu es homme et moi aussi ?

T - En effet, c'est bien ce qu'il dit.

S - Il est probable qu'un savant homme ne dit pas de sottises : suivons donc son raisonnement. Est-ce qu'il n'arrive pas quelquefois, bien que ce soit le même vent qui souffle, que l'un de nous frissonne, l'autre non ? Il arrive aussi que l'un frissonne légère­ment, l'autre fortement ?

T - C'est même fréquent.

S - A ce moment, donc, le souffle lui-même, pour ce qui ne tient qu'à lui, dirons-nous qu'il est froid ou pas froid ? Ou bien nous laisserons-nous convaincre par Protagoras que pour celui qui frissonne il est froid, mais pas pour celui qui ne frissonne pas ?

T - Cela en a tout l'air. S - Or, c'est aussi comme cela qu'il apparaît à chacun des deux ?

T - Oui.

S- Et cet « il apparaît » se confond bien avec « en avoir la sensation »[3] ? [...] Par conséquent, apparence et sensation sont la même chose dans les questions de chaleur et tous les cas sem­blables. C'est un fait : telles chacun sent les choses, telles, pour chacun, elles ont chance aussi d'être.

T - Cela en a l'air.

S - Par conséquent, la sensation appartient toujours à la réalité et, sans fausseté, elle est comme une science.

T - Il y a apparence.

S - [...] [Par] con­séquent, un, en soi et par soi, rien ne l'est, et c'est à tort que tu désignerais une chose, ou même que tu en énoncerais telle ou telle qualité. Tant s'en faut que, si tu en parles comme grande, elle apparaîtra aussi petite ; lourde, elle paraîtra aussi légère. Et il en va ainsi, en un mot, pour toutes choses, en ce sens qu'aucune ne pos­sède d'unité, ni d'identité, ni de qualification quel­conque : mais c'est à partir d'une translation et d'un mouvement, d'un mélange des unes avec les autres, que viennent à être toutes les choses que nous disons être, parce que nous en parlons d'une façon erronée ; car rien jamais n'est, mais à chaque fois vient à être. Et admettons que sont d'accord sur ce point tous les savants successivement sauf Parménide[4] ; Protagoras et Héraclite[5] ainsi qu' Homère : quand il dit que toutes choses sont nées du flux et du mouvement.

[...] Seulement dans ces conditions, mon cher, nous sommes forcés, en quelque sorte sans y prendre garde, de dire des choses étranges et risibles, comme l'affirme­raient Protagoras et tous ceux qui entreprennent de dire les mêmes choses que lui.[...] Prends un petit exemple : soit six osselets ; si, en face d'eux, tu en mets quatre, nous disons, je suppose, qu'ils sont plus nombreux que les quatre, de la moitié, pour préciser ; mais si tu en mets douze, nous disons que les six sont moins nombreux et qu'ils en forment la moitié, et il n'est pas admissible de parler autrement. Ou bien, toi, tu l'admettras ?

T - Moi, non.

S - Alors quoi ? Si Protagoras, ou quelqu'un d'autre, te demande : « Théétète, est-il possible que quelque chose devienne plus grand, ou plus nombreux, autrement qu'en subissant un accroissement ? », que répondras-­tu ?

T - Si je réponds, Socrate, ce qui paraît juste par rapport à la question présente, je répondrai que ce n'est pas possible ; mais si c'est par rapport à la question précé­dente, prenant garde à ne pas me contredire, je répon­drai que c'est possible.

S - Bien, cette fois, par Héra , mon cher, c'est même digne d'un dieu ! [...] Par conséquent, est vraie pour moi ma sensation, car, à chaque fois, elle est sensation de la réalité qui est mienne, et je suis juge, comme le dit Protagoras, des choses qui sont pour moi, au sens où elles sont, et des choses qui ne sont pas, au sens où elles ne sont pas. Libre d'erreur, donc, la démarche assurée, en pensée, à l'égard des choses qui sont ou viennnent à être, comment n'aurais-je pas la science des choses dont j'ai sensation ?

[Théodore un ami de Protagoras est intervenu pour le défendre dans le débat]

S - Sais-tu donc, Théodore, ce qui m'étonne, de ton ami Protagoras ?

T - Quoi ?

S - Le reste, il l'a dit d'une façon qui m'est tout à fait agréable : que ce qui semble à chacun, c'est cela qui est aussi. Mais le début de son discours, j'en reste étonné il n'a pas commencé La vérité[6] en disant : « De toutes choses, mesure est le cochon », ou « le babouin », ou, parmi les êtres pourvus de sensation, quelque autre plus étrange : ce qui l'aurait fait commencer à nous parler d'une façon appropriée à un grand personnage, d'une façon tout à fait méprisante, en indiquant que nous, de notre côté, nous l'admirions comme un dieu pour son savoir, quand lui, en conséquence de ce qu'il dit, se trouvait n'être, pour l'intelligence, en rien meilleur qu'un têtard de grenouille, pour ne rien dire de tel autre parmi les humains. [...] Chacun, dans sa solitude, n'aura pour opinions que les choses qui lui sont propres[7], mais, celles-là, toutes justes et vraies : alors pourquoi donc, mon ami, Protagoras était-il un savant, ce qui fait qu'on le tenait pour maître des autres, avec, comme il est juste, un gros salaire ? [...] Comment ne pas affirmer que Protagoras amuse la galerie, quand il dit cela ? Et encore, sur ce qui m'est propre, à moi et à mon art de pratiquer les accouchements, je garde le silence, tant nous sommes condamnés à faire rire, et aussi, je crois, dans sa totalité, la pratique de la dialectique ! Car examiner et mettre à l'épreuve de la réfutation les repré­sentations et opinions les uns des autres - représentations et opinions qui, du fait qu'elles sont propres à chacun, sont justes -, n'est-ce pas a du bavardage ? Un bavardage d'une longueur à donner le tournis, si vraie, et non pas joueuse au contraire, fut la Vérité de Protagoras, quand elle parlait du fond du livre où elle est retirée comme en son sanctuaire !

[...] T - Par Zeus, quant à la question que tu poses, je suis tout étonné. Cela [la thèse de l'homme mesure...] m'apparaissait tout à fait bien dit ; et maintenant, cela s'est retourné tout à coup en l'apparence contraire !

S - Parce que tu es jeune, mon cher enfant : à l'élo­quence des places publiques tu prêtes donc une oreille sensible et vite tu te laisses persuader. Pour répondre à ce que nous avons dit, en effet, Protagoras dira, ou quelque autre dira pour lui « Vous qui êtes de bonne race, enfants aussi bien que vieillards, vous voici assis de compagnie, parlant comme à la tribune. Tout à la fois vous faites compa­raître les dieux que, pour ma part, je laisse de côté, car je ne dis ni n'écris, à leur sujet, qu'ils sont ou qu'ils ne sont pas ; et ce qui vous vaudrait l'approbation de la foule, si elle vous entendait, c'est cela que vous dites, quand vous faites valoir qu'il y a danger à ce que chacun, parmi les hommes, ne diffère en rien, quant au savoir, de n'importe quelle bête de nos troupeaux[8]. Quant à démonstration et nécessité, il n'y en a d'aucune sorte dans ce que vous dites ; au lieu de cela, vous argu­mentez à coups de « c'est plausible » : si c'était de cela que voulait se servir Théodore ou quelqu'un d'autre parmi les géomètres pour parler géométrie, il ne vaudrait seulement rien. Voyez donc, toi aussi bien que Théodore, si vous approuverez, roulant sur des choses si importantes, des propos consistant à user d'un lan­gage persuasif et d'arguments plausibles. » [...] Alors voici par où examiner si, donc, science et sen­sation sont identiques ou différentes. Car c'est à cela, en somme, que tendait tout ce que nous avons dit, et c'est pour ce motif que nous avons mis en branle cette foule d'étrangetés. N'est-ce pas ?

Eh bien, nous accorderons-nous à dire que ce que nous sentons en voyant ou en entendant, tout cela, du même coup, nous le savons aussi ? Par exemple, avant d'avoir appris la langue des barbares, est-ce que nous nierons entendre quand ils parlent ? Ou affirmerons-­nous que, l'entendant, du même coup nous savons ce qu'ils disent ? Ou encore : si nous ne savons pas les lettres de l'alphabet, est-ce que nous maintiendrons à toute force que, les regardant, nous ne les voyons pas, ou que nous les savons, du moment que nous les voyons ?

T - [...] Dans un cas en effet, la forme et la couleur, nous dirons que nous les voyons et que nous les savons, dans l'autre cas, l'aigu et le grave, nous dirons l'entendre et le connaître en même temps ; mais ce que les maîtres d'écriture et les interprètes enseignent sur ces matières, nous dirons qu'en voyant et entendant nous ne le sentons ni le savons.

 S - Excellent Théétète, il ne vaut pas la peine d'en discuter, tu n'en prendrais que mieux l'avantage.


[Platon, Théétète, ou sur la science, dialogue pour mettre à l'épreuve [Trad Narcy 151a-154d ; 160a-163c]

 




[1] VERITE : La méthode Maïeutique.

[2] Protagoras [480-421] le plus célèbre des représentants de l'ancienne sophistique. Ami de Périclès. Selon la tradition, accusé d'impiété à Athènes, ses ouvrages sont brûlés en place publique. Nous connaissons l'essentiel de sa doctrine par Platon [in Protagoras et Théétète.]

[3] <phantasia> : ce qui apparaît, le « phénomène » ou « apparence » ; <aisthesis> la sensation. L'apparence est spontanément rapportée à l'objet, la sensation est éprouvée subjectivement. C'est le paradoxe de la thèse de Protagoras : affirmer la totale relativité de la connaissance et la vérité de toute sensation.

[4] Parménide d' Elée [Vers 540- vers 450] Dans son poème De la Nature, il sépare radicalement la vérité de l'opinion liée aux apparences. Si dire le vrai c'est dire l'être et que nous sommes cantonnés à ce qui « devient », - et donc n' « est pas »- , alors tout discours, a fortiori tout discours se prétendant discours de vérité est impossible. Seul l'être est indivisible et immuable [immobile, non changeant]. On doit à Platon l'opposition de sa pensée à celle d'Héraclite penseur du devenir.

[5] Héraclite d' Ephèse [vers 576-vers 480] , Empédocle d' Agrigente [vers 490-vers 430] , Epicharme de Syracuse, poète comique, [vers 525-vers 450]

[6] Titre de l'ouvrage perdu de Protagoras : La vérité. Une autre tradition propose : Discours renversants.

[7] L'attaque de S. est particulièrement virulent : si chacun est juge de la valeur de ses opinions alors toute discussion est un bavardage et si on estime que Protagoras est un têtard... pourquoi pas ! Une réfutation magistrale par contradiction interne de la thèse : chacun est mesure de la vérité.

[8] Dans un discours public, à la tribune, mieux vaut maintenir une différence entre homme et bêtes [!], Mais soutiendrait P. la vérité se cherche « en compagnie » et là on peut se permettre de rechercher l'argument, la démonstration où qu'elle mène au lieu de se contenter du « plausible ». Donc Protagoras prendrait la posture du rigoureux, quitte à choquer...

 


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