Platon 10 vmc : Eros est né de Richesse et Pauvreté

Publié le par Maltern

Platon : Eros est né de richesse (Poros) et pauvreté (Pénia)

 

6 * Diotime raconte à Socrate le mythe de la naissance d'Eros : la liaison du désir de l'amour du Beau et de l'amour du vrai. Poros et Pénia.


« Socrate - Écoutez plutôt le discours sur Éros que j'ai entendu un jour de la bouche d'une femme de Mantinée, Diotime, qui était experte en ce domaine comme en beaucoup d'autres.[...] Oui, c'est elle qui m'a instruit des choses concernant l'amour. [...] Je soutenais qu'Éros était un grand dieu, et qu'il était amour de ce qui est beau. Et elle me réfutait.[...] Je lui, répliquai : Que dis-tu là, Diotime ? Si tel est le cas, Eros est laid et mauvais. Pas de blasphème, reprit-elle. T'imagines-tu que ce qui n'est pas beau doive nécessairement être laid ?[1] [202a] [...]

Diotime - T'imagines-tu de même que celui qui n'est pas un expert est stupide ? N'as-tu pas le sentiment que, entre science et ignorance, il y a un intermédiaire ?

S - Lequel ?

D - Avoir une opinion droite, sans être à même d'en rendre raison. Ne sais-tu pas, poursuivit-elle, que ce n'est là ni savoir - car comment une activité, dont on n'arrive pas à rendre raison, saurait-elle être une connaissance sûre ? - ni ignorance - car ce qui atteint la réalité ne saurait être ignorance. L'opinion droite est bien quelque chose de ce genre, quelque chose d'in­termédiaire entre le savoir et l'ignorance.

S - Tu dis vrai

D - Ne force donc ni ce qui n'est pas beau [202b] à être laid, ni non plus ce qui n'est pas bon à être mauvais. Éros est dans le même cas. [...] C'est une assez longue histoire, [203b] Je vais pourtant te la raconter. Il faut savoir que, le jour où naquit Aphrodite[2], les dieux festoyaient ; parmi eux, se trouvait le fils de Mètis[3], Poros[4]. Or, quand le banquet fut terminé, arriva Pénia[5], qui était venue mendier comme cela est naturel un jour de bombance, et elle se tenait sur le pas de la porte. Or Poros, qui s'était enivré de nectar, car le vin n'exis­tait pas encore à cette époque, se traîna dans le jar­din de Zeus et, appesanti par l'ivresse, s'y endormit. Alors, Pénia, dans sa pénurie, eut le projet de se faire faire un enfant par Poros ; [203c] elle s'étendit près de lui et devint grosse d'Éros. Si Éros est devenu le suivant d'Aphrodite et son servant, c'est bien parce qu'il a été engendré lors des fêtes données en l'hon­neur de la naissance de la déesse ; et si en même temps il est par nature amoureux du beau, c'est parce qu'Aphrodite est belle.

Puis donc qu'il est le fils de Poros et de Pénia, Éros se trouve dans la condition que voici. D'abord, il est toujours pauvre, et il s'en faut de beaucoup qu'il soit délicat et beau, comme le croient la plupart des gens. Au contraire, il est rude, malpropre, va­nu-pieds et [203d] il n'a pas de gîte, couchant toujours par terre et à la dure, dormant à la belle étoile sur le pas des portes et sur le bord des chemins, car, puis­qu'il tient de sa mère, c'est l'indigence qu'il a en par­tage. A l'exemple de son père en revanche, il est à l'affût de ce qui est beau et de ce qui est bon, il est viril, résolu, ardent, c'est un chasseur redoutable ; il ne cesse de tramer des ruses, il est passionné de savoir et fertile en expédients, il passe tout son temps à philo­sopher, c'est un sorcier redoutable, un magicien et un expert[6]. Il faut ajouter que par nature il n'est ni immortel [203e] ni mortel. En l'espace d'une même journée, tantôt il est en fleur, plein de vie, tantôt il est mourant ; puis il revient à la vie quand ses expédients réussissent en vertu de la nature qu'il tient de son père ; mais ce que lui procurent ses expédients sans cesse lui échappe ; aussi Eros n'est-il jamais ni dans l'indigence ni dans l'opulence.

Par ailleurs, il se trouve à mi-chemin entre le savoir et l'ignorance. Voici en effet ce qui en est. Aucun dieu ne tend vers le savoir ni ne [204a] désire devenir savant, car il l'est ; or, si l'on est savant, on n'a pas besoin de tendre vers le savoir. Les ignorants ne tendent pas davantage vers le savoir ni ne désirent devenir savants. Mais c'est justement ce qu'il y a de fâcheux dans l'ignorance : alors que l'on n'est ni beau ni bon ni savant, on croit l'être suffisamment. Non, celui qui ne s'imagine pas en être dépourvu ne désire pas ce dont il ne croit pas devoir être pourvu. [...] Il va de soi, en effet, que le savoir compte parmi les choses qui sont les plus belles ; or Eros est amour du beau. Par suite, Éros doit nécessairement tendre vers le savoir, et, puisqu'il tend vers le savoir, il doit tenir le milieu entre celui qui sait et l'ignorant. Et ce qui en lui explique ces traits, c'est son origine car il est né d'un père doté de savoir et plein de res­sources, et d'une mère dépourvue de savoir et de res­sources. Telle est bien, mon cher Socrate, la nature de ce démon. »


[Platon, Le Banquet, 203b-204b trad Brisson GF pp. 142-145]





[1] C'est un problème de logique : sont contraires deux classes exclusives, dont les éléments ne peuvent qe trouver dans l'une et l'autre, ex repos/mouvement. Mais il existe des êtres « intermédiaires » [metaxu = mélangé # pureté de l'idée]

[2] Fille de Zeus et de Dionè.

[3] Première épouse de Zeus.

[4] Platon personnifie Poros qui signifie le « passage » au sens d'une voie maritime, donc au sens figuré « ressource ».

[5] La « Pauvreté » [cf. pénurie]

[6] Dont les discours « enchantent » comme ceux des sophistes.


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