Platon 02 VMC : Naturalisme de Calliclès : il est naturel que les forts triomphent des faibles [Gorgias]

Publié le par Maltern

Platon 11 : Bonheur de tonneau percé [Calliclès] ou bonheur raisonnable [Socrate] [Gorgias]

 

[Quel mode de vie pour être heureux ? L'affrontement Calliclès : vivre en suivant la nature c'est à dire ses passions ; Socrate vivre selon sa nature, soit, mais il se trouve que notre nature est d'être raisonnable. Vie intense ou vie réglée : images des tonneaux percés et des pluviers.]


[Calliclès - Socrate]

 

« C - Mais que veux‑tu dire avec ton « se commander soi-­même » ? Socrate - Oh, rien de compliqué, tu sais, la même chose que tout le monde [1] : cela veut dire être raisonnable, « se dominer », commander aux plaisirs et passions qui résident en soi‑même.

C - Ah ! tu es vraiment charmant ! Ceux que tu appelles hommes raisonnables, ce sont des abrutis ! [2]

S - Qu'est‑ce qui te prend ? N'importe qui saurait que je ne parle pas des abrutis !

C - Mais si, Socrate, c'est d'eux que tu parles, absolu­ment ! Car comment un homme pourrait‑il être heu­reux s'il est esclave de quelqu'un d'autre ? Veux‑tu savoir ce que sont le beau et le juste selon la nature ? Hé bien, je vais te le dire franchement ! Voici, si on veut vivre comme il faut, on doit laisser aller ses propres passions, si grandes soient‑elles, et ne pas les réprimer. Au contraire, il faut être capable de mettre son courage et son intelligence au service de si grandes passions et de les assouvir avec tout ce qu'elles peuvent désirer.[3] Seulement, tout le monde n'est pas capable, j'imagine, de vivre comme cela. C'est pourquoi la masse des gens blâme les hommes qui vivent ainsi, gênée qu'elle est de devoir dissimuler sa propre incapacité à le faire.[4] La masse déclare donc bien haut que le dérèglement ‑ j'en ai déjà parlé ‑ est une vilaine chose. C'est ainsi qu'elle réduit à l'état d'esclaves les hommes dotés d'une plus forte nature que celle des hommes de la masse ; et ces derniers, qui sont eux‑mêmes incapables de se procurer les plaisirs qui les combleraient, font la louange de la tempérance et de la justice à cause du manque de courage de leur âme. Car, bien sûr, pour tous les hommes qui, dès le départ, se trouvent dans la situation d'exercer le pouvoir, qu'ils soient nés fils de rois ou que la force de leur nature les ait rendus capables de s'emparer du pouvoir ‑ que ce soit le pouvoir d'un seul homme ou celui d'un groupe d'individus[5] - oui, pour ces hommes‑là, qu'est‑ce qui serait plus vilain et plus justice mauvais que la tempérance et la justice ?

Ce sont des hommes qui peuvent jouir de leurs biens, sans que personne y fasse obstacle, et ils se mettraient eux-­mêmes un maître sur le dos, en supportant les lois, les formules et les blâmes de la masse des hommes ! Comment pourraient‑ils éviter, grâce à ce beau dont tu dis qu'il est fait de justice et de tempérance, d'en être réduits au malheur, s'ils ne peuvent pas, lors d'un partage, donner à leurs amis une plus grosse part qu'à leurs ennemis, et cela, dans leurs propres cités, où eux-­mêmes exercent le pouvoir ! [6] Ecoute, Socrate, tu prétends que tu poursuis la vérité, eh bien, voici la vérité : si la facilité de la vie, le dérèglement, la liberté de faire ce qu'on veut, demeurent dans l'impunité, ils font la vertu et le bonheur ! Tout le reste, ce ne sont que des manières, des conventions, faites par les hommes, à l'encontre de la nature. Rien que des paroles en l'air, qui ne valent rien !

S - Ce n'est pas sans noblesse, Calliclès, que tu as exposé ton point de vue, tu as parlé franchement. Toi, en effet, tu viens de dire clairement ce que les autres pensent et ne veulent pas dire. Je te demande donc de ne céder à rien, en aucun cas ! Comme cela, le genre de vie qu'on doit avoir paraîtra tout à fait évident. Alors, explique‑moi : tu dis que, si l'on veut vivre tel qu'on est, il ne faut pas réprimer ses passions[7], aussi grandes soient‑elles, mais se tenir prêt à les assouvir par tous les moyens. Est‑ce bien en cela que la vertu[8] consiste ?

C - Oui, je l'affirme, c'est cela la vertu !

S - Il est donc inexact de dire que les hommes qui n'ont besoin de rien sont heureux.

C - Oui, parce que, si c'était le cas, les pierres et même les cadavres seraient tout à fait heureux.[9]

S - Mais, tout de même, la vie dont tu parles, c'est une vie terrible ! En fait, je ne serais pas étonné si Euripide avait dit la vérité ‑ je cite le vers : « Qui sait si vivre n'est pas mourir et si mourir n'est pas vivre. » Tu sais, en réalité, nous sommes morts. Je l'ai déjà entendu dire par des hommes qui s'y connaissent : ils soutiennent qu'à présent nous sommes morts, que notre corps est notre tombeau et qu'il existe un lieu dans l'âme, là où sont nos passions, un lieu ainsi fait qu'il se laisse influencer et ballotter d'un côté et de l'autre.[10] Eh bien, ce lieu de l'âme, un homme subtil, Sicilien ou Italien, je crois, qui exprime la chose sous la forme d'un mythe, en a modifié le nom. Étant donné que ce lieu de l'âme dépend de ce qui peut sembler vrai et persuader, il l'a appelé passoire. Par ailleurs, des êtres irréfléchis, il affirme qu'ils n'ont pas été initiés ; En effet, chez les hommes qui ne réfléchissent pas il dit que ce lieu de l'âme, siège des passions, est comme une passoire percée, parce qu'il ne peut rien contrôler ni rien retenir ‑ il exprime ainsi l'impossibilité que ce lieu soit jamais rempli.


Tu vois, c'est donc tout le contraire de ce que tu dis, Calliclès. D'ailleurs, un sage fait remarquer que, de tous les êtres qui habitent l'Hadès, le monde des morts ‑ là, il veut parler du monde invisible[11] - les plus malheureux seraient ceux qui, n'ayant pu être initiés, devraient à l'aide d'une écumoire apporter de l'eau dans une passoire percée. Avec cette écumoire, tou­jours d'après ce que disait l'homme qui m'a raconté tout cela, c'est l'âme que ce sage voulait désigner. Oui, il comparait l'âme de ces hommes à une écumoire,[12] l'âme des êtres irréfléchis est donc comme une pas­soire, incapable de rien retenir à cause de son absence de foi et de sa capacité d'oubli.[13] Ce que je viens de te dire est, sans doute, assez étrange ; mais, pourtant, cela montre bien ce que je cherche à te faire comprendre. je veux te convaincre, pour autant que j'en sois capable, de changer d'avis et de choisir, au lieu d'une vie déréglée, que rien ne comble, une vie d'ordre, qui est contente de ce qu'elle a et qui s'en satisfait. Eh bien, est‑ce que je te convaincs de changer d'avis et d'aller jusqu'à dire que les hommes, dont la vie est ordonnée, sont plus heureux que ceux dont la vie est déréglée ? Sinon, c'est que tu ne changeras pas d'avis, même si je te raconte toutes sortes d'histoires comme cela !

C - Tu l'as dit, Socrate, et très bien ! C'est vrai, je ne changerai pas d'avis !

S - Bien. Allons donc, je vais te proposer une autre image, qui vient de la même école[14]. En effet, regarde bien si ce que tu veux dire, quand tu parles de ces deux genres de vie, une vie d'ordre et une vie de dérègle­ment, ne ressemble pas à la situation suivante.

Suppose qu'il y ait deux hommes qui possèdent, chacun, un grand nombre de tonneaux. Les tonneaux de l'un sont sains, remplis de vin, de miel, de lait, et cet homme a encore bien d'autres tonneaux, remplis de toutes sortes de choses. Chaque tonneau est donc plein de ces denrées liquides qui sont rares, difficiles à recueillir et qu'on n'obtient qu'au terme de maints travaux péni­bles.

Mais, au moins, une fois que cet homme a rempli ses tonneaux, il n'a plus à y reverser quoi que ce soit ni à s'occuper d'eux ; au contraire, quand il pense à ses tonneaux, il est tranquille. L'autre homme, quant à lui, serait aussi capable de se procurer ce genre de denrées, même si elles sont difficiles à recueillir, mais comme ses récipients sont percés et fêlés, il serait forcé de les remplir sans cesse, jour et nuit, en s'infligeant les plus pénibles peines[15]. Alors, regarde bien, si ces deux hommes représentent chacun une manière de vivre, de laquelle des deux dis‑tu qu'elle est la plus heureuse ? Est‑ce la vie de l'homme déréglé ou celle de l'homme tempérant ? En te racontant cela, est‑ce que je te convaincs d'admettre que la vie tempérante vaut mieux que la vie déréglée ? Est‑ce que je ne te convaincs pas ?

C - Tu ne me convaincs pas, Socrate. Car l'homme dont tu parles, celui qui a fait le plein en lui‑même et en ses tonneaux, n'a plus aucun plaisir, il a exactement le type d'existence dont je parlais tout à l'heure : il vit comme une pierre. S'il a fait le plein, il n'éprouve plus ni joie ni peine. Au contraire, la vie de plaisirs est celle où on verse et on reverse autant qu'on peut dans son tonneau !

S- Mais alors, si on en verse beaucoup, il faut aussi qu'il y en ait beaucoup qui s'en aille, on doit donc avoir de bons gros trous, pour que tout puisse bien s'échap­per !

C - Oui, parfaitement.

S - Tu parles de la vie d'un pluvier, qui mange et fiente en même temps ! - Non, ce n'est pas la vie d'un cadavre, même pas celle d'une pierre ! C ‑ Quelle violence tu me fais, Socrate ! Si tu veux m'en croire, laisse tomber cette discussion, ou bien discute avec quelqu'un d'autre ! [...] A toi de parler, mon bon, et achève.

S. ‑ Écoute bien, je vais reprendre et résumer notre discussion depuis le début. ‑ L'agréable et le bon sont‑ils une seule et même chose ? Non, ils ne sont pas une même chose. Calliclès et moi, nous sommes d'accord là‑dessus. ‑ Faut‑il faire l'agréable en vue du bien, ou le bien en vue de l'agréable ? L'agréable en vue du bien. ‑ Mais l'agréable, n'est‑ce pas ce dont la présence nous fait plaisir, et le bien, ce dont la présence nous rend bons ?

G - Oui, absolument.

Par ailleurs, n'est‑il pas vrai que nous, comme tout ce qui est bon, nous sommes bons parce qu'une cer­taine qualité se trouve présente en nous ? A mon avis, oui, Calliclès, c'est nécessaire. Par ailleurs, la qualité propre à chaque être et qui le rend tel qu'il est [...] ne se trouve tout de même pas présente en lui par hasard, mais elle résulte d'une règle, d'une norme, d'un art, adaptés à chacun des êtres. En est‑il ainsi ? Pour moi, oui, en tout cas. ‑ La qualité propre à chaque chose ne consiste‑t‑elle pas à faire de cette chose une réalité constituée selon une règle et bien ordonnée ? D'après moi, oui.

[...] Or, si tout cela est vrai, il semble que celui d'entre nous, qui veut être heureux, doit se vouer à la poursuite de la tempérance et doit la pratiquer, mais, qu'à l'inverse, il doit fuir le dérèglement de toute la vitesse de ses jambes et sur­tout s'arranger pour ne pas avoir besoin d'être puni. Cependant, s'il arrive qu'il ait besoin d'être puni, lui-­même ou l'un de ses proches, simple particulier ou cité, il faut, s'il doit être heureux, que justice soit faite et qu'il soit puni. Voilà, selon moi, quel est le but à atteindre. C'est avec un tel objectif qu'on doit vivre. Faire que toutes ses ressources personnelles, et celles de sa propre cité, soient tendues vers ce but, pour qu'on acquière, comme les conditions du bonheur, la justice et la tempérance, qu'on agisse avec elles, sans laisser les désirs devenir déréglés ou excessifs, sans tenter de les satisfaire [car ils sont un mal insatiable] et sans mener non plus la vie d'un vaurien. En effet, l'homme qui vivrait ainsi ne pourrait être aimé ni par un homme ni par un dieu. Il ne peut participer à la moindre communauté et, quand il n'y a pas de communauté, il ne saurait y avoir d'amitié[16].


Certains sages disent, Calliclès, que le ciel, la terre, les dieux et les hommes forment ensemble une communauté, qu'ils sont liés par l'amitié, l'amour de l'ordre, le respect de la tempérance et le sens de la justice. C'est pourquoi le tout du monde, ces sages, mon camarade, l'appellent kosmos ou ordre du monde[17] et non pas désordre ou dérèglement. Mais toi, tu as beau être savant, tu ne me sembles pas faire très attention à ce genre de choses. Au contraire, tu n'as pas vu que l'égalité géométrique est toute‑puissante chez les dieux comme chez les hommes, et tu penses qu'il faut s'exercer à avoir plus[18] que les autres ! En fait, tu ne fais pas attention à la géométrie. »


[Platon, Gorgias,[482-494], Trad Canto Sperber Ed. GF. P. 21 sq]





[1] Cette domination de soi par soi présuppose donc une distinction, une opposition et une hiérarchie entre deux parties du Moi.

[2] Pour Calliclès l'homme supérieur est celui qui peut donner libre cours et satisfaire ses passions, pour Socrate c'est celui qui les maîtrise.

[3] Le bonheur pour le tyran c'est 1/ ne mettre aucun frein à ses passions, 2/ ne pas respecter la justice.

[4] La vertu qui consiste à réprimer ses passions serait donc non pas le résultat d'une "force d'âme»consciente et délibérée, mais celui d'une impuissance. On retrouvera cette thèse chez Nietzshe.

[5] L'oligarchie est une tyrannie de groupe qui gouverne sans souci de la loi [Exemple le gouvernement des Trente] tandis que la tyrannie est le pouvoir d'un seul homme [exemple Denys II, tyran de Syracuse] ces deux formes de pouvoir se situent au-delà de l'Assemblée et en récusent la légitimité

[6] Le favoritisme politique, - "spoils-system", "clientélisme", - était tout à fait courant dans la politique grecque.

[7] "épithumiai»au sens large de "désirs débridés"

[8] "arétè" vertu dans le sens de "l'excellence", l'accomplissement de soi.

[9] Affrontement entre deux théories de la sagesse et du bonheur, soit l'autosuffisance : ne dépendre d'aucune passion de l'être ou de l'avoir, soit considérer cet ascétisme comme une vie de mort-vivant.

[10] Thèse d'inspiration Pythagoricienne : un lieu de l'âme où résident les passions et d'une parentée entre le corps[söma] et le tombeau [sèma]. L'idée que développe Socrate est celle d'une partition de l'âme assez populaire entre la "raison»et les "appétits", il ne s'agit pas encore de la tripartition de l'âme platonicienne [Rép.IV 435b-c]

[11] Sur l'étymologie de l' Hadès Platon propose dans le Phédon [79a] une dérivation de "a-idein" = "ne pas voir", mais dans le Cratyle [404 b] il dérive de "aei eidenai»= "savoir de puis toujours"

[12] On traduit aussi par "tonneau percé»allusion au tonneau des Danaïdes.

[13] Difficile d'interpréter cette allégorie avec précision... la force d'oubli, "léthé" peut se comprendre comme la capacité d'oublier les satisfactions passées, ou bien d'oublier l'origine divine de l'âme. L'absence de foi, - "apistia" pourraît s'interpréter comme l'incapacité à être convaincu.

[14] Sans doute s'agit-il de l'école de pensée d' Empédocle.

[15] On trouve ici une définition du plaisir comme "satiété" qui est implicite dans le mythe précédent, qui existe chez Empédocle et sera reprise par Aristote [Ethique à Nicomaque 1173b]

[16] Amitié : philia, c'est‑à‑dire relation d'affection, solidarité, bons rapports sociaux.

[17] Kosmos signifie en grec ordre et monde. Désordre : akosmia, absence d'ordre du monde. Communauté : koin6nia.

[18] Avoir plus : pléonexia, le fait de vouloir s'arroger davantage, l'opposé de la vertu grecque de sophrosunè, tempérance, antithèse de l'adage»rien de trop» : ambition, cupidité, impérialisme, latin arro­gantia, qui a donné arrogance, principe de l'inégalitarisme [cf Thu­cydide, Epitre aux Corinthiens, Hobbes, Rousseau].


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