Platon 07 vmc : Etre matérialiste c'est prendre les conditions pour des causes [Phédon]

Publié le par Maltern

Platon  12 : Etre matérialiste c'est prendre les conditions pour des causes [Phédon]

 

[Limites des explications des matérialistes qui confondent souvent causes et conditions matérielles]


« Un jour j'entendis faire la lecture d'un livre dont l'auteur, disait-on, était Anaxagore[1]. On y affirmait que c'est l'intelligence qui est cause ordonnatrice et universelle. Cette cause-là, elle me plut beaucoup. Il me semblait que c'était une bonne chose, en un sens, que ce soit l'intelligence qui soit cause de tout ; et je pensais : s'il en est ainsi, si c'est l'intelligence qui met en ordre, elle doit ordonner toutes choses et disposer chacune de la meilleure manière possible. Celui donc qui voudrait découvrir comment chaque chose vient à exister, périt, ou est, devrait aussi découvrir quelle est la meilleure manière pour cette chose d'être, ou de subir ou de produire quelque action que ce soit.

[...] Car pas un instant je n'imaginais que, tout en affirmant que c'est l'intelligence qui impose son ordre, il ait pu attribuer une autre cause à ces phénomènes en plus du fait qu'il est meilleur, pour eux, d'être ce que précisément ils sont. Je me figurais donc qu'assignant cette cause-là à chacun d'eux en particulier et à tous en général, il allait m'exposer en détail en quoi consiste le meilleur particulier à chacun et le bien commun à tous. Et je n'aurais pas, pour tout l'or du monde, renoncé à cet espoir !

[...] Cette magnifique espérance, il m'a fallu la quitter, ami, et je suis tombé de mon haut ! Car, en lisant plus avant, je vois un homme qui de son intelligence ne fait aucun usage ! Il ne lui attribue pas la moindre responsabilité quant à l'arrangement des choses, mais ce sont les actions des airs, des éthers, des eaux, qu'il invoque comme causes, avec celles d'autres réalités aussi variées que déconcertantes !

Bref, voici à quoi il me faisait pen­ser : c'était tout à fait comme si un homme disait d'abord que tout ce que fait Socrate, il le fait grâce à son intelligence ; et qu'ensuite, se mettant à énumérer les causes de chacune de mes actions, il affirmait en premier que je suis, maintenant, assis là, parce que mon corps est constitué d'os et de muscles ; que les os sont solides, qu'ils sont par nature séparés et articulés les uns aux autres ; que les muscles, eux, peuvent se tendre et se détendre et qu'avec les chairs et la peau [qui maintient tout cela ensemble] ils enveloppent les os ; que donc, du fait que les os jouent dans leurs jointures, c'est le relâchement ou la contraction des muscles qui, en somme, font que je suis capable à cet instant de fléchir mes membres ; et que telle est la cause en vertu de laquelle, m'étant plié de la sorte, je me trouve assis où je suis.

Ou encore comme si, s'agissant de notre dialogue, il invoquait d'autres causes du même tonneau : l'émission des sons, les vibrations de l'air, les processus de l'audition, et des milliers d'autres phénomènes de cet ordre. Il négligerait ainsi d'énoncer les causes qui le sont véritablement : puisque les Athéniens ont jugé que le mieux était de me condamner, j'ai, pour cette raison, jugé moi aussi à mon tour que le mieux était d'être assis ici même, et que le plus juste était de rester là et de me soumettre au châtiment qu'ils pourront bien décider de m'infliger.

Car, par le Chien, je vous promets qu'il y a beau temps a que ces muscles et ces os se trouveraient du côté de Mégare ou de la Béotie, là où les aurait transportés une certaine opinion sur le meilleur, si je n'avais pas jugé plus juste et plus beau de préférer, à la fuite et à la désertion, la soumission à la Cité, quelle que soit la peine fixée par elle. Non, je vous assure, donner à de pareilles choses le nom de causes est vraiment trop absurde ! Certes, si l'on venait me dire que si j'étais privé de tout cela, d'os, de muscles et du reste, - et j'en ai, c'est certain - je ne serais, dans ces conditions, pas capable de faire ce que je juge bon de faire, là, oui, on ne dirait que la vérité. Mais prétendre que c'est à cause de cela que je fais ce que je fais, que je l'accomplis certes avec intelligence, mais non pas parce que je choisis le meilleur, ce serait faire preuve d'une désinvolture sans limite à l'égard du langage. Ce serait se révéler incapable de voir qu'il y a là deux choses bien distinctes : ce qui, réellement, est cause ; et ce sans quoi la cause ne pourrait jamais être cause[2]. Or, il m'apparaît que c'est cette seconde espèce que la plupart d'entre eux, tâtonnant dans le noir et donnant un nom qui tombe complètement à côté, appellent du nom de cause. »

[Platon, Phédon, 97b-98b]

BP-26a


Platon 13 : L'anneau de Gygès : ce n'est pas la peur des sanctions qui rend juste. [Rép. II]

[Est-ce le sens du devoir ou la peur des sanctions qui nous rend justes ? La fable de Gygès et de l'anneau qui rend invisible. Le débat entre l'éducation, la prévention et la répression est inauguré ici.]

 

« Glaucon - Maintenant, que ceux qui pratiquent [la justice] agissent par impuissance de commettre l'injustice, c'est ce que nous sentirons particulièrement bien si nous fai­sons la supposition suivante. Donnons licence au juste et à l'injuste de faire ce qu'ils veulent ; suivons‑les et regar­dons où, l'un et l'autre, les mène le désir. Nous prendrons le juste en flagrant délit de poursuivre le même but que l'injuste, poussé par le besoin de l'emporter sur les autres : c'est ce que recherche toute nature comme un bien, mais que, par loi et par force, on ramène au respect de l'égalité. La licence dont je parle serait surtout signi­ficative s'ils recevaient le pouvoir qu'eut jadis, dit‑on, l'ancêtre de Gygès le Lydien. Cet homme était berger au service du roi qui gouvernait alors la Lydie. Un jour, au cours d'un violent orage accompagné d'un séisme, le sol se fendit et il se forma une ouverture béante près de l'endroit où il faisait paître son troupeau. Plein d'éton­nement, il y descendit, et, entre autres merveilles que la fable énumère, il vit un cheval d'airain creux, percé de petites portes ; s'étant penché vers l'intérieur, il y aperçut un cadavre de taille plus grande, semblait‑il, que celle d'un homme, et qui avait à la main un anneau d'or, dont il s'empara ; puis il partit sans prendre autre chose. Or, à l'assemblée habituelle des bergers qui se tenait chaque mois pour informer le roi de l'état de ses troupeaux, il se rendit portant au doigt cet anneau. Ayant pris place au milieu des autres, il tourna par hasard le chaton de la bague vers l'intérieur de sa main ; aussitôt il devint invi­sible à ses voisins, qui parlèrent de lui comme s'il était parti. Étonné, il mania de nouveau la bague en tâtonnant, tourna le chaton en dehors et, ce faisant, redevint visible... S'étant rendu compte de cela, il répéta l'expé­rience pour voir si l'anneau avait bien ce pouvoir ; le même prodige se reproduisit : en tournant le chaton en dedans il devenait invisible, en dehors visible. Dès qu'il fut sûr de son fait, il fit en sorte d'être au nombre des messagers qui se rendaient auprès du roi. Arrivé au palais, il séduisit la reine, complota avec elle la mort du roi, le tua, et obtint ainsi le pouvoir. Si donc il existait deux anneaux de cette sorte, et que le juste reçût l'un, l'injuste l'autre, aucun, pense‑t‑on, ne serait de nature assez adamantine pour persévérer dans la justice et pour avoir le courage de ne pas toucher au bien d'autrui, alors qu'il pourrait prendre sans crainte ce qu'il voudrait sur l'agora, s'introduire dans les maisons pour s'unir à qui lui plairait, tuer les uns, briser les fers des autres et faire tout à son gré, devenu l'égal d'un dieu parmi les hommes. En agissant ainsi, rien ne le distinguerait du méchant : ils tendraient tous les deux vers le même but. Et l'on citerait cela comme une grande preuve que per­sonne n'est juste volontairement, mais par contrainte, la justice n'étant pas un bien individuel, puisque celui qui se croit capable de commettre l'injustice la commet. Tout homme, en effet, pense que l'injustice est indivi­duellement plus profitable que la justice, et le pense avec raison d'après le partisan de cette doctrine. Car si quel­qu'un recevait cette licence dont j'ai parlé, et ne consen­tait jamais à commettre l'injustice, ni à toucher au bien d'autrui, il paraîtrait le plus malheureux des hommes, et le plus insensé, à ceux qui auraient connaissance de sa conduite ; se trouvant mutuellement en présence ils le loueraient, mais pour se tromper les uns les autres, et à cause de leur crainte d'être eux-mêmes victimes de l'injustice. »

 [Platon République, II, 359b‑360c, trad. R. Baccou, GF‑Flammarion, 1966, p. 109‑110.]

[BP-16]




[1] Anaxagore de Clazomènes [500-428] Il doit à la protection de Périclès dont il est le maître d'échapper à un procès d'athéisme. Il voit dans l'intellect [Socrate lui reproche de poser une intelligence sans choix du meilleur, à l'exception de la rotation initiale, le reste est abandonné aux causes mécaniques.

[2] Distinction entre cause et conditions « sine qua non. »


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