Aristote 28 vmc : L'équité est un correctif à la loi [Nico.V, 14]

Publié le par Maltern

Aristote 28 : L'équité est un correctif à la loi [Nico.V, 14]

 

384-322 av. J.-C.

* L'équité forme supérieure de justice, correctif à la loi : image de la règle de plomb.


[La loi qui est universelle est-elle apte à résoudre les cas particuliers ? La loi doit être accompagnée du décret qui permet son application. L'équité du juge est aux prescriptions du code ce que la loi naturelle est aux lois écrites.]


« Tantôt nous louons ce qui est équitable, et l'homme qui a cette qualité; en sorte que pour louer les actions autres que justes nous employons le mot équitable au lieu de bon, donnant à entendre par « plus équitable » que la chose est meilleure. Tantôt, par contre, à ne consulter que la raison, si l'équitable est quelque chose qui s'écarte du juste, il semble étrange qu'on lui donne son approbation. Car, enfin, s'ils sont différents, ou le juste n'est pas bon, ou c'est l'équitable; ou bien, si l'un et l'autre sont bons, ils ne sont qu'une même chose.


Voilà donc a peu près ce qui fait naître l'embarras au sujet de l'équitable. Cependant ces affirmations sont toutes correctes d'un certain point de vue, et n'ont rien de contradictoire.


L'équitable, tout en étant supérieur à une certaine espèce de justice, est lui-même juste : ce n'est pas comme appartenant à un genre différent qu'il est supérieur au juste. Le juste et l'équitable sont donc une seule et même chose, et l'un et l'autre sont bons, bien que l'équitable soit le meilleur des deux.

Ce qui fait la difficulté, c'est que l'équitable, tout en étant juste, n'est pas le juste conforme à la loi , mais un correctif du juste légal. Cela vient de ce que la loi est toujours quelque chose de général, et qu'il y a des cas d'espèce pour lesquels il n'est pas possible de poser un énoncé général qui s'y applique avec rectitude. Dans les matières, donc, où on doit nécessairement se borner à des dispositions générales, quoiqu'il soit impossible de le faire correctement, la loi ne prend en compte que les cas les plus fréquents, sans ignorer d'ailleurs les erreurs que cela peut entraîner. La loi n'en est pas moins sans reproche, car la faute n'est pas à la loi, ni au législateur, mais tient à la nature des choses : puisque par leur essence même, la matière des choses de l'ordre pratique revêt ce caractère d'irrégularité.

Quand donc la loi énonce une règle générale, et que là-dessus survient un cas en dehors de la règle générale, alors on est en droit, là où le législateur a omis de prévoir le cas et a péché par excès de simplification, de corriger l'omission, et de se faire l'interprète de ce qu'il aurait dit lui-même, s'il était présent, et ce qu'il aurait prescrit dans sa loi, s'il avait eu connaissance du cas en question.


Voilà pourquoi l'équitable est juste et supérieur à une certaine espèce de justice; non pas supérieur à la justice absolue, mais à l'erreur que comporte celle qui se trompe parce qu'elle se prononce en termes absolus. Telle est la nature de l'équitable : c'est d'être un correctif à la loi, là où la loi a manqué de statuer à cause de sa généralité.


Car ce qui fait que tout n'est pas défini dans la loi, c'est qu'il y a des cas d'espèce pour lesquels il est impossible d'établir une loi : en sorte qu'il faut avoir recours au décret . Car, de ce qui est indéterminé la règle aussi doit être elle-même indéterminée, comme cette règle de plomb, dont les constructeurs de Lesbos se servent : de même que la règle épouse les contours de la pierre et n'est pas rigide, ainsi le décret est adapté aux faits. »


[Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre V, Ch. 14, 1137a-1138, d'après la trad. Gauthier Jolif, Louvain-Paris, 1958]


BP : Aristote [30]

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