Aristote 29 : Les 3 formes de l’amitié [Nico IX]

Publié le par Maltern

Aristote 29 : Les 3 formes de l’amitié [Nico IX]

385-322 av. J-C

* L’amitié par intérêt, plaisir, vertu. Le bonheur dans l’amitié vertueuse.

 

 

Les amitiés accidentelles que fondent l’intérêt ou le plaisir.

 

L’amitié par intérêt.

L’amitié qu’inspire le plaisir.

L’amitié achevée fondée sur la vertu des partenaires.

Nécessité de l’amitié pour le bonheur

L’amitié vertueuse : un spectacle agréable et nécessaire

 

« [1155b30] - Les formes de l’amitié sont au nombre de trois, exactement comme celles de l’aimable.

 

 

 

 

[Les amitiés accidentelles que fondent l’intérêt ou le plaisir.]

 

Ainsi donc, ceux que motive l’intérêt dans leur amour mutuel ne s’aiment pas en raison de leurs propres personnes, mais ne s’apprécient que dans les limites où, chacun à son profit, ils peuvent recevoir l’un de l’autre quelque bien. Et il en va encore de même de ceux que motive le plaisir. Ce n’est pas en effet parce qu’ils sont des personnes de qualité qu’ils affectionnent les personnes de joyeuse compagnie, mais du fait qu’elles leur sont agréables à eux-mêmes.

Donc, ceux qui s’aiment par intérêt sont inspirés dans leur prédilection par ce qui est bon pour eux-mêmes et ceux qui s’aiment par plaisir sont inspirés par ce qui leur plaît à eux-mêmes. Et ce n’est pas en tant que telle que la personne aimée inspire cette prédilection, mais en tant qu’utile ou agréable.

Donc, il s’agit là d’amitiés accidentelles, puisque la personne aimée n’est pas aimée pour ce qu’elle est, mais en tant qu’elle procure soit un bien, soit du plaisir.

Donc, les amitiés de ce genre se dissolvent facilement, les personnes en cause ne restant pas toujours semblables. Si elles ne sont plus agréables ou utiles, elles cessent en effet d’être amies.

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[L’amitié par intérêt.]

 

Or l’intérêt n’est pas quelque chose de permanent ; il varie au contraire selon les moments. Quand donc a disparu le motif pour lequel on était des amis, l’amitié se dissipe aussi, vu qu’elle était fonction de ces motifs-là.

C’est d’ailleurs surtout chez les personnes âgées, semble-t-il, que ce genre d’amitié se développe, car ce n’est pas son agrément qu’on recherche à cet âge, mais son avantage ; elle se rencontre aussi parmi les gens d’âge mûr et parmi les jeunes, chez tous ceux qui sont en quête de profit.

D’autre part, il est exclu que les amis de cette sorte partagent aussi l’existence les uns des autres. Parfois, en effet, ils ne se plaisent même pas ; donc ils n’éprouvent pas non plus, en sus, le besoin d’une fréquentation assidue, à moins d’y trouver un avantage, car le plaisir qu’ils trouvent l’un à l’autre est exacte¬ment à la mesure des espérances qu’ils ont de retirer un bien du partenaire.

C’est d’ailleurs aussi du côté des ces amitiés-là qu’on place celle qui relève de l’hospitalité.

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[L’amitié qu’inspire le plaisir.]

 

En revanche, l’amitié entre jeunes semble être motivée par le plaisir, car leur vie suit le chemin de l’affection et ils poursuivent surtout ce qui leur plaît à eux-mêmes et sur le moment. Or avec les changements que cet âge entraîne, les agréments varient eux aussi. C’est pourquoi ils sont prompts à devenir amis et à cesser de l’être, car l’amitié évolue en même temps que l’agrément et dans le plaisir de cet âge, le changement est rapide.

[1156 b 1] Par ailleurs, les jeunes sont aussi portés à la sensualité. C’est que l’amitié sensuelle, en grande partie, est portée par l’affection et motivée par le plaisir. C’est précisément pourquoi ils sont prompts à aimer et à rompre, changeant plusieurs fois de sentiment la même journée.

En revanche, ils souhaitent également passer du temps ensemble et partager leur existence, parce que c’est ainsi qu’ils obtiennent ce qu’ils attendent de leur amitié.

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[L’amitié achevée fondée sur la vertu des partenaires.]

 

De son côté, l’amitié achevée est celle des personnes de bien, c’est-à-dire de celles qui se ressemblent sur le plan de la vertu. Ce sont elles en effet qui se souhaitent pareillement du bien les unes aux autres en tant que personnes de bien et qui sont telles en elles-mêmes. Or ceux qui souhaitent du bien à ceux qui leur sont chers dans le souci de ces derniers sont par excellence des amis, car ce sont les personnes mêmes qui motivent ces dispositions réciproques et ils ne s’aiment pas par accident.

Par conséquent, leur amitié persiste aussi long¬temps qu’ils restent hommes de bien. Or la vertu est chose stable.

De plus, chacun des deux est bon à la fois tout simplement et pour son ami, car les hommes de bien sont à la fois bons tout simplement et avantageux l’un pour l’autre. Du reste, ils sont aussi agréables dans le même double sens. Les hommes de bien sont en effet agréables à la fois tout simplement et l’un à l’autre, car chacun trouve plaisir à ses propres actions et à celles qui leur ressemblent ; or celles des hommes de bien sont identiques ou se ressemblent.

[…] Mais rares sont vraisemblablement de telles amitiés, car de tels partenaires sont peu nombreux. Et de plus, il leur faut encore du temps et des habitudes contractées en commun. Comme dit le proverbe en effet, « on ne peut arriver à se connaître mutuellement avant d’avoir consommé ensemble les quantités de sel requises ». On ne peut donc non plus s’accepter, ni être amis avant que chacun n’apparaisse à l’autre digne d’être aimé et n’ait gagné sa confiance. Quant à ceux qui sont prompts à se prodiguer les marques d’amitié l’un à l’autre, ils ont certes le souhait d’être des amis, mais ce n’en sont pas, sauf à être encore dignes d’être aimés et à le savoir. Un souhait d’amitié naît en effet rapidement, mais pas une amitié.

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 [Nécessité de l’amitié pour le bonheur]

 

[… 1169b] Par ailleurs on hésite à trancher une autre question qui concerne l’homme heureux : aura-t-il besoin d’amis ou non ?

On prétend en effet que non : nul n’a besoin d’amis chez ceux qui atteignent à la félicité et à l’autosuffisance ! C’est qu’on leur attribue la plénitude des biens. Par conséquent, étant donné leur autosuffisance, ils n’ont besoin dit-on de personne, alors que l’ami, étant un autre soi-même, est là pour procurer ce qu’on est incapable d’avoir par ses propres moyens. De là vient l’adage : « Quand le sort vous est favorable, à quoi bon des amis ? »

Il y a cependant comme une absurdité à concéder tous les biens à l’homme heureux sans lui attribuer des amis, alors que c’est cela qui passe pour être le plus grand des biens extérieurs.

Et si la caractéristique d’un ami est de bien traiter autrui, plutôt que d’en être bien traité, si celle de l’homme bon et de la vertu est l’exercice de bienfaisance et que, d’autre part, il est plus beau de faire du bien à des amis qu’à des étrangers, alors les personnes à qui faire du bien deviennent un besoin pour le vertueux. C’est précisément pourquoi l’on se demande si ce n’est pas aux moments de bonne for¬tune qu’on a besoin d’amis, plutôt qu’aux moments d’infortune, car, pense-t-on, autant l’infortuné éprouve le besoin de ceux qui peuvent lui faire du bien, autant ceux qui jouissent d’une bonne fortune réclament des gens à qui en faire.

D’ailleurs, il est déplacé sans doute d’aller jusqu’à faire un solitaire du bienheureux, car personne ne choisirait d’être laissé à lui-même avec tous les biens. L’homme en effet est un être fait pour la Cité et pour la vie en commun, de par sa nature même. Celui qui est heureux a donc aussi cette caractéristique, puisqu’il est pourvu des avantages qu’offre la nature. Or il est évidemment mieux de partager son temps avec des amis et des gens honnêtes, plutôt qu’avec des étrangers ou le tout-venant. Donc, l’homme heureux a besoin d’amis.

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[L’amitié vertueuse : un spectacle agréable et nécessaire]

 

[…] Car on a dit au départ que le bonheur est une sorte d’activité ; et l’activité, évidemment, s’inscrit

dans le devenir ; autrement dit, elle n’est pas donnée comme un objet de possession. Or, si être heureux consiste à vivre et être actif, si l’activité de l’homme bon est vertueuse et agréable par elle-même, comme il a été dit au départ, même si ce qui nous est personnel entre aussi dans les choses agréables, nous sommes malgré tout mieux en mesure d’observer les autres que nous-mêmes et leurs actions plutôt que nos actions personnelles. Dans ces conditions, les actions des gens vertueux qu’ils comptent pour amis sont donc agréables aux hommes de bien, puisqu’elles possèdent ce double agrément naturel. [1170 a1] Le bienheureux par conséquent aura besoin d’amis de cette espèce, si tant est qu’il veuille avoir de préférence le spectacle d’actions honnêtes et qui lui sont propres et que tels sont les actes de l’homme bon, s’il l’a pour ami.

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[Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, Trad Bodéüs, GF, p 412-415/ 483-84]

 




 

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