Montaigne 50 vmc : « Que sais-je ? » : la vraie formule du sceptique [Essais II, 12]

Publié le par Maltern

Montaigne 50 : « Que sais-je ? » : la vraie formule du sceptique [Essais II, 12]

1533-1592

* Le scepticisme est-il un dogmatisme déguisé ? Pour bien s'entendre parlons juste : « Que sais-je ? » est la formule exacte


« Notre parler a ses faiblesses et ses défauts, comme tout le reste. La plupart des occasions des troubles du monde sont Grammairiennes. Nos procès ne naissent que du débat de l'interprétation des lois ; et la plupart des guerres, de cette impuissance de n'avoir su clairement exprimer les conventions et traités d'accord des princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doute du sens de cette syllabe : HOC ![1] Prenons la clause que la logique même nous présentera pour la plus claire. Si vous dites : II fait beau temps, et que vous disiez vérité, il fait donc beau temps. Voilà pas une forme de parler certaine ? Encore nous trompera-t-elle. Qu'il soit ainsi, suivons l'exemple[2]. Si vous dites : Je mens, et que vous disiez vrai, vous mentez donc.[3] L'art, la raison, la force de la conclusion de cette-ci sont pareilles à l'autre ; toutes fois nous voila embourbés. Je vois les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur générale conception en aucune manière de parler; car il leur faudrait un nouveau langage. Le notre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont de tout ennemies. De façon que, quand ils disent : « Je doute », on les tient incontinent à la gorge pour leur faire avouer qu'au moins ils assurent et savent cela, qu'ils doutent. [...]

Cette fantaisie est plus sûrement conçue par interrogation : « Que sais-je ? » comme je la porte à la devise d'une balance[4]. »


[Montaigne, Essais, L II Chap XII, Pléiade p 589]


BP : Montaigne [01]



[1] Le débat entre catholiques, luthériens et calvinistes sur le sens de la parole : « Hoc est corpus meum. » [« Ceci est mon corps » prononcé par le prêtre lors de la consécration.]

[2] Qu'il en soit ainsi prenons l'exemple qui suit...

[3] C'est le fameux "paradoxe du menteur" Si en mentant, je dis que je mens, alors je ne mens pas.

[4] Montaigne marquera cette devise « Que sais-je ? » sur une médaille qu'il fit frapper en 1576


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