Kant 127 vmc : « Révolution copernicienne » : l’apport du Sujet dans l’Objet connu, un phénomène n’est pas une chose-en-soi [C.R.Pure Préf 2nde E.]

Publié le par Maltern

Kant 127 : « Révolution copernicienne » : l’apport du Sujet dans l’Objet connu, un phénomène n’est pas une chose-en-soi [C.R.Pure Préf 2nde E.]

1724-1804 [1787]

 

 [Les limites de l’expérience : « nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous mêmes. »Kant remet en question de façon radicale la possibilité même d’une métaphysique. Descartes avait fait une première révolution : avec la découverte du cogito comme première vérité indubitable il a fait basculer la métaphysique du côté du sujet. Mais malgré le doute il ne met pas en question les objets de la métaphysique comme l’âme ou Dieu. Kant limite l’usage scientifique de la raison à l’ordre des phénomènes sensibles. La raison prétendait à un savoir métaphysique (les choses-en-soi), Kant opère une « révolution copernicienne » : il faut tenir compte de la nature de la raison qui connait, comme Copernic avait fait l’hypothèse d’un mouvement de l’observateur pour expliquer le mouvement des astres (Passage du géocentrisme à l’héliocentrisme confirmés par Kepler, puis Galilée). La métaphysique se trouve ainsi rejetée d’un savoir « spéculatif » qui n’est qu’illusoire (illusion « transcendantale).]

 

 « Quand Galilée fit rouler ses sphères sur un plan incliné avec un degré d’accélération dû à la pesanteur déterminé selon sa volonté, quand Toricelli fit supporter à l’air un poids qu’il savait lui‑même d’avance être égal à celui d’une colonne d’eau de lui connue, ou quand, plus tard, Stahhl transforma les métaux en chaux et la chaux en métal, en leur ôtant ou en lui restituant quelque chose, ce fut une révé­lation lumineuse pour tous les physiciens. Ils comprirent que la raison ne voit que ce qu’elle produit elle‑même d’après ses propres plans et qu’elle doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements, suivant des lois immuables, qu’elle doit obliger la nature à répondre à ses questions et ne pas se laisser conduire pour ainsi dire en laisse par elle ; car autrement, faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance, nos observations ne se rattacheraient point à une loi nécessaire, chose que la raison demande et dont elle a besoin. II faut donc que la raison se présente à la nature tenant, d’une main, ses principes qui seuls peuvent donner aux phénomènes concordants entre eux l’autorité de lois, et de l’autre l’expérimentation qu’elle a imaginée d’après ces principes, pour être instruite par elle, il est vrai, mais non pas comme un écolier qui se laisse dire tout ce qu’il plaît au maître, mais, au contraire, comme un juge en fonctions qui force les témoins à répondre aux questions qu’il leur pose. La Physique est donc ainsi redevable de la révolution si profitable opérée dans sa méthode uniquement à cette idée qu’elle doit chercher dans la nature ‑ et non pas faussement imaginer en elle - conformément à ce que la raison y transporte elle-même, ce qu’il faut qu’elle en apprenne et dont elle ne pourrait rien connaître par elle-même. C’est là que la physique a trouvé tout d’abord la sûre voie d’une science, alors que depuis tant de siècles elle en était restée à de simples tâtonnements.

 

[Quels rapports entretient la Métaphysique avec l’expérience ?]

 

La métaphysique est une connaissance rationnelle spéculative tout à fait à part, qui s’élève entièrement au‑dessus des leçons de l’expérience, en ne s’appuyant que sur de simples concepts (et non en appliquant comme les mathématiques ces concepts à l’intuition), et où, par conséquent, la raison doit être son propre élève. Cette connaissance n’a pas encore été assez favorisée du sort pour pouvoir entrer dans le sûr chemin de la science, et pourtant elle est plus vieille que toutes les autres, et elle subsisterait toujours, alors même que celles‑ci disparaîtraient toutes ensemble dans le gouffre d’une barbarie dévastatrice. La raison s’y trouve continuellement dans l’embarras, ne fût‑ce que pour apercevoir a priori (comme elle en a la prétention) ces lois que confirme la plus vulgaire expérience. Il y faut revenir indéfiniment sur ses pas, parce qu’on trouve que la route (qu’on a suivie) ne conduit pas où l’on veut aller. Quant à mettre ses adeptes d’accord dans leurs assertions, elle en est tellement éloignée qu’elle semble plutôt être une arène exclusivement destinée à exercer les forces des jouteurs en des combats de parade, et où aucun champion n’a jamais pu se rendre maître de la plus petite place et fonder sur sa victoire une possession durable. II n’y a donc pas de doute que sa marche n’ait été jusqu’ici qu’un pur tâtonnement, et, ce qu’il y a de pire, un tâtonnement au milieu de simples concepts.

Or, d’où vient qu’ici la science n’a pu ouvrir encore un chemin sûr ? Cela serait‑il par hasard impossible ? Pourquoi donc la nature aurait‑elle inspiré à notre raison cette infatiga­ble ardeur à en rechercher la trace, comme s’il s’agissait d’un de ses intérêts les plus importants ? Bien plus, comme nous avons peu de motifs de confiance en notre raison, si, quand il s’agit de l’un des objets les plus importants de notre curiosité, elle ne nous abandonne pas seulement, mais nous leurre de fausses espérances et finit par nous tromper! Peut‑être jusqu’ici a‑t‑on fait fausse route, mais sur quels motifs fonder l’espérance qu’en nous livrant à de nouvelles recherches nous serons plus heureux que ne furent les autres avant nous ? En voyant comment les mathématiques et la physique sont devenues, par l’effet d’une révolution subite, ce qu’elles sont aujourd’hui, je devais juger l’exemple assez remarquable pour [être amené] à réfléchir au caractère essentiel d’un changement de méthode qui a été si avantageux à ces sciences, et à les imiter ici, du moins à titre d’essai, autant que le comporte leur analogie, comme connaissances rationnelles, avec la métaphysique. On a admis jusqu’ici que toutes nos connaissances devaient se régler sur les objets; mais, dans cette hypothèse, tous nos efforts pour établir à l’égard de ces objets quelque jugement a priori et par concept qui étendit notre connaissance n’ont abouti à rien.

 

[La « révolution copernicienne » un changement de méthode]

 

Que l’on cherche donc une fois si nous ne serions pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique, en supposant que les objets se règlent sur notre connaissance, ce qui s’accorde déjà mieux avec ce que nous désirons [démontrer], à savoir la possibilité d’une connaissance a priori de ces objets qui établisse quelque chose à leur égard, avant même qu’ils nous soient donnés. Il en est ici comme de la première idée de COPERNIC : voyant qu’il ne pouvait venir à bout d’expliquer les mouvements du ciel en admettant que toute la multitude des étoiles tournait autour du spectateur, il chercha s’il n’y réussirait pas mieux en supposant que c’est le spectateur qui tourne et que les astres demeurent immobiles. En métaphysique, on peut faire un essai du même genre au sujet de l’intuition des objets. Si l’intuition se réglait nécessairement sur la nature des objets, je ne vois pas comment on en pourrait savoir quelque chose a priori; que si l’objet au contraire (comme objet des sens) se règle sur la nature de notre faculté intuitive, je puis très bien alors m’expliquer cette possibilité. Mais, comme je ne saurais m’en tenir à ces intuitions, dès le moment qu’elles doivent devenir des connaissances; comme il faut, au contraire, que je les rapporte, en tant que représentations, à quelque chose qui en soit l’objet et que je détermine par leur moyen, je puis admettre [l’une de ces hypothèses]: ou bien les concepts à l’aide desquels j’opère cette détermination se règlent aussi sur l’objet, mais alors je me retrouve dans le même embarras sur la question de savoir comment je puis en connaître quelque chose a priori ; ou bien les objets ou, ce qui revient au même, l’expérience dans laquelle seule ils sont connus (comme objets donnés) se règle sur ces concepts, et dans ce cas, j’aperçois aussitôt un moyen plus simple de sortir d’embarras. En effet, l’expérience elle‑même est un mode de connaissance qui exige le concours de l’entendement, dont je dois présupposer la règle en moi‑même, avant que des objets me soient donnés, par conséquent a priori; et cette règle s’exprime en des concepts a priori, sur lesquels tous les objets de l’expérience doivent nécessairement se régler, et avec lesquels ils doivent s’accorder. Pour ce qui regarde les objets, en tant qu’ils sont conçus simplement par la raison, et cela d’une façon nécessaire, mais sans pouvoir être donnés dans l’expérience (du moins tels que la raison les conçoit), nous trouverons en essayant de les concevoir (car il faut bien pourtant qu’on les puisse concevoir), [nous trouverons, dis‑je] plus tard une excellente pierre de touche de ce que nous regardons comme un changement de méthode dans la façon de penser : c’est que nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous‑mêmes. »

 

 [Kant, Critique de la raison Pure, Préface de la seconde édition, 1787, d’après trad. Barni, Garnier Flammarion, 1987]

 


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