Kant 128 vmc : L’ « insociable sociabilité », moteur du progrès [Hist. Uni. 4ème P.]

Publié le par Maltern

Kant 128 : L’ « insociable sociabilité », moteur du progrès [Hist. Uni. 4ème P.]

1724-1804 [1784]

 

 [« L’insociable sociabilité » de la nature humaine est facteur de progrès pour l’humanité. L’égoïsme le plus souvent considéré comme perte et dépense inutile, - l’union ne fait-elle pas la force ? – n’est cependant pas négatif. La concurrence sociale amène l’homme à développer ses aptitudes, sans elle l’humanité stagnerait dans le sommeil du bonheur animal]

 

« Le moyen dont se sert la nature pour mener à son terme le développement de toutes ses[1] dispositions est leur antagonisme dans la société, dans la mesure où cet antagonisme finira pourtant par être la cause d’un ordre réglé par des lois. J’entends ici par antagonisme l’insociable sociabilité des hommes, c’est-à-dire leur penchant à entrer en société, lié toutefois à une opposition générale qui menace sans cesse de dissoudre cette société. Une telle disposition est très manifeste dans la nature humaine. L’homme a une inclination à s’associer, parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est-à-dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer (s’isoler): en effet, il trouve en même temps en lui l’insociabilité qui fait qu’il ne veut tout régler qu’à sa guise et il s’attend à provoquer surtout une opposition des autres, sachant bien qu’il incline lui-même à s’opposer à eux. Or, c’est cette opposition qui éveille toutes les forces de l’homme, qui le porte à vaincre son penchant à la paresse, et fait que, poussé par l’appétit des honneurs, de la domination et de la possession, il se taille une place parmi ses compagnons qu’il ne peut souffrir mais dont il ne peut se passer. Ainsi vont les premiers véri­tables progrès de la rudesse à la culture, laquelle repose à proprement par­ler sur la valeur sociale de l’homme; ainsi tous les talents sont peu à peu développés, le goût formé, et même, par le progrès des Lumières, com­mence à s’établir un mode de pensée qui peut, avec le temps, transformer notre grossière disposition naturelle au discernement moral en principes pratiques déterminés, et ainsi transformer cet accord pathologiquement[2] extorqué pour l’établissement d’une société en un tout moral. Sans ces pro­priétés, certes en elles-mêmes fort peu engageantes, de l’insociabilité, d’où naît l’opposition que chacun doit nécessairement rencontrer à ses préten­tions égoïstes, tous les talents resteraient cachés en germe pour l’éternité, dans une vie de bergers d’Arcadie [3], dans une concorde, un contentement et un amour mutuel parfaits; les hommes, doux comme les agneaux qu’ils paissent, ne donneraient à leur existence une valeur guère plus grande que celle de leur bétail, ils ne rempliraient pas le vide de la création quant à sa finalité, comme nature raisonnable. Il faut donc remercier la nature pour leur incompatibilité d’humeur, pour leur vanité qui en fait des rivaux jaloux, pour leur désir insatiable de possession et même de domination ! Sans cela, toutes les excellentes dispositions naturelles qui sont en l’huma­nité sommeilleraient éternellement sans se développer. »

 

 [Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784,Quatrième proposition, trad. Muglioni, Bordas, 1999, pp. 15-16.]



[1] Celles des hommes.

[2] Pathologiquement : ce qui nous affecte en mal, que nous subissons passivement

[3] Symboliquement : une existence innocente, satisfaite, passive.



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