Kant 131 vmc : Le devoir moral est catégorique et sans condition [F. M.M.]

Publié le par Maltern

Kant 131 : Le devoir moral est catégorique et sans condition [F. M.M.]

1724-1804 [1785]

 

 

[La formule « Je dois » n’a pas le même sens dans le domaine de la technique, de la recherche du bonheur et en morale. (Problématique, assertorique, catégorique]

 

« Or tous les impératifs commandent ou hypothétiquement ou catégoriquement. Les impératifs hypothétiques représentent la nécessité pra­tique d'une action possible, considérée comme un moyen d'arriver à quel­que autre chose que l'on veut (ou du moins qu'il est possible qu'on veuille). L'impératif catégorique serait celui qui représenterait une action comme nécessaire pour elle‑même, et sans rapport à un autre but, comme nécessaire objectivement.

 

Puisque toute loi pratique représente une action possible comme bonne, et par conséquent comme nécessaire pour un sujet capable d'être déterminé pratiquement par la raison, tous les impératifs sont des for­mules par lesquelles est déterminée l'action qui, selon le principe d'une volonté bonne en quelque façon, est nécessaire. Or, si l'action n'est bonne que comme moyen pour quelque autre chose, l'impératif est hypo­thétique; si elle est représentée comme bonne en soi, par suite comme étant nécessairement dans une volonté qui est en soi conforme à la raison le principe qui la détermine, alors l'impératif est catégorique.

 

L'impératif énonce donc quelle est l'action qui, possible par moi, serait bonne, et il représente la règle pratique en rapport avec une volonté qui n'accomplit pas sur‑le‑champ une action parce qu'elle est bonne, soit que le sujet ne sache pas toujours qu'elle est bonne soit que, le sachant, il adopte néanmoins des maximes contraires aux principes objectifs d'une raison pratique.

 

L'impératif hypothétique exprime donc seulement que l'action est bonne en vue de quelque fin, possible ou réelle. Dans le premier cas, il est un principe PROBLÉMATIQUEMENT, pratique; dans le second, un principe ASSERTORIQUEMENT pratique. L'impératif catégorique qui déclare l'action objectivement nécessaire en elle‑même, sans rapport à un but quelconque, c'est‑à‑dire sans quelque autre fin, a la valeur d'un principe APODICTIQUEMENT pratique.

 

On peut concevoir que tout ce qui n'est possible que par les forces de quelque être raisonnable est aussi un but possible pour quelque volonté, et de là vient que les principes de l'action, en tant que cette action est représentée comme nécessaire pour atteindre à quelque fin possible susceptible d'être réalisée par là, sont en fait infiniment nombreux. Toutes les sciences ont une partie pratique, consistant en des problèmes qui supposent que quelque fin est possible pour nous, et en des impératifs qui énoncent comment cette fin peut être atteinte.

Ces impératifs peu­vent donc être appelés en général des impératifs de l’HABILETÉ. Que la fin soit raisonnable et bonne, ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit ici, mais seulement de ce qu'il faut faire pour l'atteindre. Les prescriptions que doit suivre le médecin pour guérir radicalement son homme, celles que doit suivre un empoisonneur pour le tuer à coup sûr, sont d'égale valeur, en tant qu'elles leur servent les unes et les autres à accomplir parfaitement leurs desseins. Comme dans la première jeunesse on ne sait pas quelles fins pourraient s'offrir à nous dans le cours de la vie, les parents cherchent principalement à faire apprendre à leurs enfants une foule de choses diverses; ils pourvoient à l'habileté dans l'emploi des moyens en vue de toutes sortes de fins à volonté, incapables qu'ils sont de décider pour aucune de ces fins, qu'elle ne puisse pas d'aventure devenir réel­lement plus tard une visée de leurs enfants, tandis qu'il est possible qu'elle le devienne un jour; et cette préoccupation est si grande qu'ils négligent communément de leur former et de leur rectifier le jugement sur la valeur des choses qu'ils pourraient bien avoir à se proposer pour fins.

 

Il y a cependant une fin que l'on peut supposer réelle chez tous les êtres raisonnables (en tant que des impératifs s'appliquent à ces êtres, considérés comme dépendants), par conséquent un but qui n'est pas pour eux une simple possibilité, mais dont on peut certainement admet­tre que tous se le proposent effectivement en vertu d'une nécessité natu­relle, et ce but est le bonheur. L'impératif hypothétique qui représente la nécessité pratique de l'action comme moyen d'arriver au bonheur est ASSERTORIQUE. On ne peut pas le présenter simplement comme indis­pensable à la réalisation d'une fin incertaine, seulement possible, mais d'une fin que l'on peut supposer avec certitude et a priori chez tous les hommes, parce qu'elle fait partie de leur essence. Or on peut donner le nom de prudence, en prenant ce mot dans son sens le plus étroit, à l'habileté dans le choix des moyens qui nous conduisent à notre plus grand bien‑être. Aussi l'impératif qui se rapporte au choix des moyens en vue de notre bonheur propre, c'est‑à‑dire la prescription de la pru­dence, n'est toujours qu'hypothétique; l'action est commandée, non pas absolument, mais seulement comme moyen pour un autre but.

Enfin il y a un impératif qui, sans poser en principe et comme condition quelque autre but à atteindre par une certaine conduite, commande immédiatement cette conduite. Cet impératif est CATÉGORIQUE. Il concerne, non la matière de l'action, ni ce qui doit en résulter, mais la forme et le principe dont elle résulte elle‑même; et ce qu'il y a en elle d' essentiellement bon consiste dans l'intention, quelles que soient les conséquences. Cet impératif peut être nommé l'impératif de la MORALITÉ.

 

L'acte de vouloir selon ces trois sortes de principes est encore clairement spécifié par la différence qu'il y a dans le genre de contrainte qu'ils exercent sur la volonté. Or, pour rendre cette différence sensible, on ne pourrait, je crois, les désigner dans leur ordre d'une façon plus appropriée qu'en disant : ce sont ou des règles de l'habileté, ou des conseils de la prudence, ou des commandements (des lois) de la moralité. Car il n'y a que la loi qui entraîne avec soi le concept d'une nécessité incon­ditionnée, véritablement objective, par suite d'une nécessité universel­lement valable, et les commandements sont des lois auxquelles il faut obéir, c'est‑à‑dire se conformer même à l'encontre de l'inclination. L'énonciation des conseils implique, il est vrai, une nécessité, mais une nécessité qui ne peut valoir que sous une condition subjective contin­gente, selon que tel ou tel homme fait de ceci ou de cela une part de son bonheur; au contraire, l'impératif catégorique n'est limité par aucune condition, et comme il est absolument, quoique pratiquement, néces­saire, il peut être très proprement nommé un commandement.

On pourrait encore appeler les impératifs du premier genre techniques (se rapportant à l'art), ceux du second genre pragmatiques (se rapportant au bien‑être), ceux du troisième genre moraux (se rapportant à la libre conduite en général, c'est‑à‑dire aux mœurs). »

[Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, IIe Section, Delagrave, pp. 123-129].


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