Kant 132 vmc : Le bonheur n’est qu’un idéal de l’imagination [Fondements M.M.]

Publié le par Maltern

Kant 132 : Le bonheur n’est qu’un idéal de l’imagination [Fondements M.M.]

1724-1804 [1785]

 

 

[Saurons-nous jamais ce qu’est le bonheur et comment l’atteindre ? Idéal de l’imagination, le bonheur reste indéterminable.Si tout homme cherche à être heureux, par contre lorsqu’il s’agit de dire ce qu’il est… chacun le voit à sa porte, - relativité, - et personne ne prétend avoir atteint le bonheur stable ou parfait, - absolu. Il ne s’agit donc pas d’un concept déterminable, mais d’une idée, et non d’une idée de la raison, mais d’un idéal de l’imagination. La raison en est que le bonheur précise Kant serait « la satisfaction de tous nos penchants, -aussi bien extensive, quant à leur variété, qu’intensive, quant au degré, et que propensive, quant à la durée.» Nous sommes dans le registre du tout, au maximum et toujours… Voici donc qui donne plus à imaginer qu’à vivre. La conséquence est que le bonheur ne saurait être une valeur sur laquelle des être raisonnables puissent fonder une morale ou une politique. Le laisser croire c’est faire preuve de charlatanisme, mais chacun sait qu’en ce domaine il existe un « marché » !]

 

« Les impératifs de la prudence, si seulement il était aussi facile de donner un concept déterminé du bonheur, seraient tout à fait de la même nature que ceux de l’habileté ; ils seraient tout aussi bien analytiques. Car ici comme là l’on pourrait dire que qui veut la fin veut aussi (nécessairement selon la raison) les moyens indispensables d’y arriver qui sont en son pouvoir.

Mais par malheur le concept du bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu'a tout homme d'arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept du bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c'est‑à‑dire qu'ils doivent être empruntés à l'expérience ; et que cependant pour l'idée du bonheur un tout absolu, un maximum de bien‑être dans mon état présent et dans toute ma condition future, est nécessaire.

Or il est impossible qu'un être fini, si perspicace et en même temps si puissant qu'on le suppose, se fasse un concept déterminé de ce qu'il veut ici véritablement.

Veut‑il la richesse ? Que de soucis, que d'envie, que de pièges ne peut‑il pas par là attirer sur sa tête !

Veut‑il beaucoup de connaissance et de lumières ? Peut‑être cela ne fera‑t‑il que lui donner un regard plus pénétrant pour lui représenter d'une manière d'autant plus terrible les maux qui jusqu'à présent se dérobent encore à sa vue et qui sont pourtant inévitables, ou bien que charger de plus de besoins encore ses désirs qu'il a déjà bien assez de peine à satisfaire.

Veut‑il une longue vie ? Qui lui répond que ce ne serait pas une longue souffrance ?

Veut‑il du moins la santé ? Que de fois l'indisposition du corps a détourné d'excès où aurait fait tomber une santé parfaite, etc. !

Bref, il est incapable de déterminer avec une entière certitude d'après quelque principe ce qui le rendrait véritablement heureux : pour cela il lui faudrait l'omniscience. On ne peut donc pas agir pour être heureux, d’après des principes déterminés, mais seulement d’après des conseils empiriques, qui recommandent par exemple, un régime sévère, l’économie, la politesse, la réserve, etc., toutes choses qui selon les enseignements de l’expérience, contribuent en thèse générale pour la plus grande part au bien-être.

Il suit de là que les impératifs de la prudence, à parler exactement, ne peuvent commander en rien, c'est‑à‑dire représenter des actions d'une manière objective comme prati­quement nécessaires, qu'il faut les tenir plutôt pour des conseils (consilia) que pour des commandements (proecepta) de la raison ; le problème qui consiste à déterminer d'une façon sûre et générale quelle action peut favoriser le bonheur d'un être raisonnable est un problème tout à fait insoluble ; il n'y a donc pas à cet égard d'impératif qui puisse commander, au sens strict du mot, de faire ce qui rend heureux, parce que le bonheur est un idéal, non de la raison, mais de l'imagination, fondé uniquement sur des principes empiriques, dont on attendrait vainement qu'ils puissent déterminer une action par laquelle serait atteinte la totalité d'une série de conséquences en réalité infinie. »

 

 [Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785, 2ème section, Delbos, Delagrave p 131-132]


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