Kant 136 vmc : Le sentiment du Beau est désintéressé : la contemplation [C.. F. J. § 5]

Publié le par Maltern

Kant 136 : Le sentiment du Beau est désintéressé : la contemplation [C.. F. J. § 5]

1724-1804 [1790]

 

[L’agréable, le bon, le beau : ce qui nous fait plaisir, ce qui force notre estime, ce à quoi nous accordons notre faveur. Seul le beau nous satisfait « librement » d’une manière désintéressée : la contemplation.]

 

 

« L’agréable et le bon ont tous deux une relation avec le pouvoir de désirer et entraînent avec eux, dans cette mesure, le premier une satisfaction pathologiquement conditionnée (par des excitations, stimulos), l’autre une pure satisfaction pratique, qui est déterminée non seulement par la représen­tation de l’objet, mais en même temps par celle de la connexion du sujet avec l’existence de celui-ci. Ce n’est pas seulement l’objet, mais c’est aussi son existence qui plaît. A l’opposé, le jugement du goût est simplement contemplatif, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un jugement qui, indifférent à l’existence d’un objet, met seulement en liaison la nature de celui-ci au sen­timent de plaisir et de peine. Mais cette contemplation elle­même n’est pas orientée par des concepts ; car le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance (ni un jugement de connaissance théorique ni un jugement de connaissance pratique) et par conséquent il n’est pas fondé non plus sur des concepts, pas davantage qu’il n’est finalisé par de tels concepts.

 

L’agréable, le beau, le bon désignent donc trois relations différentes des représentations au sentiment de plaisir et de peine, par rapport auquel nous distinguons des objets ou des modes de représentation les uns des autres. De la même manière, les expressions adéquates à chacun de ces termes, par lesquelles on désigne l’agrément qui s’y trouve compris, ne sont pas identiques. L’agréable signifie pour cha­cun ce qui lui fait plaisir ; le beau, ce qui simplement lui plaît ; le bon, ce qu’il estime, ce qu’il approuve, c’est-à-dire ce à quoi il attribue une valeur objective. L’agréable vaut aussi pour des animaux privés de raison ; la beauté, seulement pour des hommes, c’est-à-dire pour des êtres de nature animale, mais cependant raisonnables, et non pas simplement en tant que tels (par exemple, des esprits), mais en même temps en tant qu’ils sont dotés d’une nature animale ; quant au bien, il vaut pour tout être raisonnable en général : proposition qui ne peut obtenir que dans la suite sa complète justification et élucidation.

On peut dire que, parmi ces trois espèces de satisfaction, celle que le goût prend au beau est seule une satisfaction désintéressée et libre ; car aucun intérêt, ni celui des sens ni celui de la raison, ne contraint à donner notre assentiment. De là vient qu’on pourrait dire de la satisfaction qu’elle se rapporte, dans les trois cas mentionnés, à l’inclina­tion, à la faveur ou au respect. Car la faveur est la seule satisfaction libre. Un objet de l’inclination comme un objet qu’une loi de la raison nous impose de désirer ne nous laissent nulle liberté de faire de n’importe quoi un objet de plaisir. Tout intérêt suppose un besoin ou en produit un, et, en tant que principe déterminant de l’assentiment, il ne laisse plus être libre le jugement sur l’objet.

En ce qui concerne l’intérêt que l’inclination prend à ce qui est agréable, on dit que la faim est le meilleur cuisinier et que les gens de bon appétit aiment tout dès lors que c’est comestible ; une telle satifaction ne témoigne par conséquent de nul choix effectué par goût. C’est seulement quand le besoin est satisfait que l’on peut distinguer, parmi beaucoup de gens, qui a du goût ou qui n’en a pas. De même y a-t-il des maeurs (conduite) sans vertu, de la politesse sans bien­veillance, de la décence sans honorabilité, etc. Car, quand la loi morale parle, alors il n’y a plus objectivement de choix libre portant sur ce que l’on doit faire ; et montrer du goût dans son comportement (ou dans l’appréciation de celui des autres) est quelque chose de tout autre que de manifester qu’on pense de façon morale : penser de façon morale contient en effet un commandement et produit un besoin, alors qu’au contraire le goût éthique se borne à jouer avec les objets de la satisfaction, sans s’attacher à un seul . »

 

[Kant, Critique de la faculté de juger, Analytique du Beau § 5 Trad Renaut, GF 187-189]



Commenter cet article