Kant 137 vmc : Distinguer Agréable, Beau et Bien [C. Fac. J. § 7]

Publié le par Maltern

Kant 137 : Distinguer Agréable, Beau et Bien [C. Fac. J. § 7]

1724-1804 [1790]

 

« En ce qui concerne l'agréable, chacun se résout à ce que son jugement, qu'il fonde sur un sentiment personnel et à travers lequel il dit d'un objet qu'il lui plaît, se limite en outre à sa seule personne. Par conséquent, il admet volontiers que, quand il dit : « Le vin des Canaries est agréable », quelqu'un d'autre rectifie l'expression et lui rappelle qu'il devrait dire « Il m'est agréable » ; et ainsi en va-t-il non seulement pour le goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui peut être agréable aux yeux et aux oreilles de chacun. Pour l'un, la couleur violette est douce et aimable ; pour l'autre, elle est morte et éteinte.

Tel aime le son des instru­ments à vent, tel autre celui des instruments à corde. Discuter en ces domaines sur le jugement d'autrui, quand il diffère du nôtre, pour le qualifier d'erroné comme s'il s'opposait à lui logiquement, ce serait insensé ; à propos de l'agréable, ce qui prévaut, c'est donc le principe : chacun a son goût particulier (dans l'ordre des sens).

Avec le beau, il en va tout autrement. Il serait (précisément à l'inverse) ridicule que quelqu'un qui imaginerait quelque chose à son goût songeât à s'en justifier en disant : cet objet (l'édifice que nous voyons, le vêtement que celui-ci porte, le concert que nous entendons, le poème qui est soumis à notre appréciation) est beau pour moi. Car il ne doit pas l'appeler beau s'il ne plaît qu'à lui.

Bien des choses peuvent avoir pour lui du charme et de l'agrément, mais personne ne s'en soucie ; en revanche, quand il dit d'une chose qu'elle est belle, il attribue aux autres le même plaisir : il ne juge pas simplement pour lui, mais pour chacun, et il parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses. Il dit donc : la chose est belle, et pour son jugement par lequel il exprime son plaisir, il ne compte pas sur l'adhésion des autres parce qu'il a constaté à diverses reprises que leur jugement s'accordait avec le sien, mais il exige d'eux une telle adhésion. Il les blâme s'ils en jugent autrement et il leur dénie d'avoir du goût, tout en prétendant pourtant qu'ils devraient en avoir ; et ainsi ne peut-on pas dire que chacun possède son goût particulier. Cela équivaudrait à dire que le goût n'existe pas, autrement dit que nul jugement esthétique n'existe qui pour­rait prétendre légitimement à l'assentiment de tous.

 

Toutefois, on trouve aussi, pour ce qui est de l'agréable, qu'il peut y avoir, dans le jugement d'appréciation porté sur lui, unanimité parmi les hommes - une unanimité vis-à-vis de laquelle cependant on refuse à certains le goût qu'on accorde à d'autres, non pas, certes, le goût entendu comme un sens organique, mais comme un pouvoir d'apprécier l'agréable en général. Ainsi, de quelqu'un qui sait entretenir ses hôtes par divers agréments (qui font le plaisir de tous les sens) tels qu'ils leur plaisent à tous, on dit qu'il a du goût.

 

Mais, ici, l'uni­versalité ne s'entend que de manière comparative ; et il n'y a là que des règles générales (comme les règles empiriques le sont toutes), et non pas universelles, comme celles auxquelles le jugement de goût sur le beau se soumet ou auxquelles il prétend. C'est un jugement qui se rapporte à la sociabilité, dans la mesure où elle repose sur des règles empiriques. En ce qui concerne le bien, les jugements prétendent certes eux aussi légitimement à l'universalité ; simplement, le bien n'est représenté comme objet de satisfaction universelle que par un concept, ce qui n'est le cas ni pour l'agréable, ni pour le beau. »

  [Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, Analytique du beau, § 7 trad. Renaut, § 7, GF p 190-191]


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