Kant 138 vmc : Les 3 maximes du sens commun : ouverture, autonomie, conséquence [C. F. J. § 40]

Publié le par Maltern

Kant 138 : Les 3 maximes du sens commun : ouverture, autonomie, conséquence [C. F. J. § 40]

1724-1804 [1790]

 [Le sens commun ; ses trois maximes : 1. Penser par soi-même; 2. Penser en se mettant à la place de tout autre; 3. Toujours penser en accord avec soi-même soit : être autonome, ouvert, conséquent]

 

« L'entendement commun, qui, lorsqu'il n'est qu' entendement sain (encore inculte), est considéré comme la qualité inférieure, que l'on peut toujours attendre de celui qui prétend au nom d'homme, a donc l'honneur mortifiant d'être désigné par le nom de sens commun (sensus communis) et de telle sorte que sous ce terme commun (non seulement en notre langue qui sur ce point contient effectivement une ambiguïté, mais encore en beaucoup d'autres langues) on comprend le vulgare, qui se rencontre partout et dont la possession n'est absolument pas un mérite ou un privilège.


Sous cette expression de sensus communis on doit comprendre l'Idée d'un sens commun à tous <die Idee eines gemeinschaftlichen Sinnes>, c'est-à-dire d'une faculté de juger, qui dans sa réflexion tient compte en pensant (a priori) du mode de représentation de tout autre homme, afin de rattacher pour ainsi dire son jugement à la raison humaine tout entière et échapper, ce faisant, à l'illusion, résultant de conditions subjectives et particulières pouvant aisément être tenues pour objectives, qui exercerait une influence néfaste sur le jugement.

C'est là ce qui est obtenu en comparant son jugement aux jugements des autres, qui sont <en fait> moins les jugements réels que les jugements possibles et en se mettant à la place de tout autre, tandis que l'on fait abstraction des bornes, qui de manière contingente sont propres à notre faculté de juger; on y parvient en écartant autant que possible ce qui dans l'état représentatif est matière, c'est-à-dire sensation, et en prêtant uniquement attention aux caractéristiques formelles de sa représentation ou de son état représentatif. Sans doute cette opération de la réflexion paraît être bien trop artificielle pour que l'on puisse l'attribuer à cette faculté que nous nommons le sens commun; toutefois elle ne paraît telle, que lorsqu'on l'exprime dans des formules abstraites; il n'est en soi rien de plus naturel que de faire abstraction de l'attrait et de l'émotion, lorsqu'on recherche un jugement qui doit servir de règle universelle.


Les maximes suivantes du sens commun n'appartiennent pas à notre propos en tant que parties de la critique du goût; néanmoins elles peuvent servir à l'explication de ses principes. Ce sont les maximes suivantes :

1. Penser par soi-même;

2. Penser en se mettant à la place de tout autre;

3. Toujours penser en accord avec soi-même.

La première maxime est la maxime de la pensée sans préjugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente.

 

La première maxime est celle d'une raison qui n'est jamais passive. On appelle préjugé la tendance à la passivité et par conséquent à l'hétéronome de la raison; de tous les préjugés le plus grand est celui qui consiste à se représenter la nature comme n'étant pas soumise aux règles que l'entendement de par sa propre et essentielle loi lui donne pour fondement et c'est la superstition. On nomme les lumières <Auflärung> la libération de la superstition; en effet, bien que cette dénomination convienne aussi à la libération des préjugés en général, la superstition doit être appelée de préférence (in sensu eminenti) un préjugé, puisque l'aveuglement en lequel elle plonge l'esprit, et bien plus qu'elle exige comme une obligation, montre d'une manière remarquable le besoin d'être guidé par d'autres et par conséquent l'état d'une raison passive.

En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d'esprit (borné, le contraire d'élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (particulièrement à celui qui demande une grande force d'application). Il n'est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final; et si petit selon l'extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels <die Naturgabe> de l'homme, c'est là ce qui montre cependant un homme d'esprit ouvert <von erweiterter Denkungsart> que de pouvoir s'élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d'autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d'un point de vue universel (qu'il ne peut déterminer qu'en se plaçant au point de vue d'autrui).

C'est la troisième maxime celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile mettre en œuvre; on ne le peut qu'en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. On peut dire que la première de ces maximes est la maxime de l'entendement, la seconde celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison. »


Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, § 40]


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