Aristote : Ce qu'est la tragédie [Poétique Ch. 6]

Publié le par Maltern

CHAPITRE 6


[b 21] Nous parlerons plus tard de l'art de représenter en hexamètres et de la comédie. Traitons maintenant de la tragédie, après avoir isolés la définition de son essence telle qu'elle découle de ce que nous avons dit.

La tragédie est la représentation d'une action noble, menée jusqu'à son terme et ayant une certaine étendue, au moyen d'un langage relevé d'assaisonnements d'espèces variées, utilisés sépa­rément selon les parties de l'œuvre ; la représentation est mise en oeuvre par les personnages du drame et n'a pas recours à la narra­tion ; et, en représentant la pitié et la frayeur, elle réalise une épuration de ce genre d'émotions.

J'entends par « langage relevé » celui qui comporte rythme, mélodie et chant, par « espèces variées utilisées séparément » le fait que certaines parties sont exécutées en mètres seulement, d'autres au contraire à l'aide du chant.

Puisque ce sont des personnages en action qui font la représen­tation, nécessairement on aurait d'abord comme élément de la tragédie l'organisation du spectacle ; ensuite viennent la compo­sition du chant et l'expression, puisque ce sont les moyens qui permettent de faire la représentation. J'appelle « expression » l'agencement même des mètres  ; quant à « composition du chant », la signification en est parfaitement claire.

Puisque la tragédie est représentation d'action et que les agents en sont des personnages en action qui doivent nécessairement avoir des qualités dans l'ordre du caractère et de la pensée (en effet c'est par référence à ces données que nous qualifions aussi les actions - il y a deux causes naturelles des actions, la pensée et le caractère - et c'est dans leurs actions que les hommes réussissent ou échouent), eh bien c'est l'histoire qui est la représentation de l'action (j'appelle ici « histoire » le système des faits), les caractères sont ce qui nous permet de qualifier les personnages en action, la pensée tout ce qui dans leurs paroles revient à faire une démons­tration ou encore à énoncer une maxime.

Il s'ensuit que toute tragédie comporte nécessairement six parties, selon quoi elle se qualifie. Ce sont l'histoire, les caractères, l'expression, la pensée, le spectacle et le chant ; en effet il y a deux parties qui sont les moyens de la représentation, une qui en est le mode, trois qui en sont les objets, et il n'y en a pas d'autres en dehors de celles-là (ce sont elles en tout cas, ces éléments spéci­fiques pour ainsi dire, que nombre de poètes ont utilisées), puisque le spectacle implique tout : caractères, histoire, expression, chant et pensée également.

Le plus important de ces éléments est l'agencement des faits en système. En effet la tragédie est représentation non d'hommes mais d'action, de vie et de bonheur (le malheur aussi réside dans l'ac­tion), et le but visé est une action, non une qualité ; or, c'est d'après leur caractère que les hommes ont telle ou telle qualité, mais d'après leurs actions qu'ils sont heureux ou l'inverse. Donc ils n'agissent pas pour représenter des caractères, mais c'est au travers de leurs actions que se dessinent leurs caractères. De sorte que les faits et l'histoire sont bien le but visé par la tragédie, et le but est le plus important de tout.

De plus, sans action il ne saurait y avoir tragédie, tandis qu'il pourrait y en avoir sans caractères : de fait les tragédies de la plupart des modernes sont dépourvues de caractères, et en général beaucoup de poètes font ainsi ; de même, en peinture, c'est le cas de Zeuxis par rapport à Polygnote. Polygnote est un bon peintre de caractères, tandis que la peinture de Zeuxis ne fait aucune place au caractère.

De plus, si un poète met bout à bout des tirades qui peignent des caractères, parfaitement réussies dans l'expression et la pensée, il ne réalisera pas l'effet qui est celui de la tragédie, au contraire d'une tragédie qui se montrerait inférieure sur ces points mais qui comporterait une histoire et un système de faits ; ajoutons que ce qui exerce la plus grande séduction dans la tragédie, ce sont des parties de l'histoire : les coups de théâtre et les reconnaissances. Voici, de plus, un indice : ceux qui débutent en poésie sont capables de fini dans l'expression et les caractères avant de savoir agencer le système des faits, et ce fut également le cas de presque tous les poètes primitifs.


Ainsi, le principe et si l'on peut dire l'âme de la tragédie, c'est l'histoire ; les caractères viennent en second (en effet c'est à peu près comme en peinture : si un peintre appliquait au hasard les plus belles matières, le résultat n'aurait pas le même charme qu'une image dessinée en noir et blanc) ; c'est qu'il s'agit avant tout d'une représentation d'action et, par là seulement, d'hommes qui agissent.

En troisième lieu vient la pensée : c'est la faculté de dire ce que la situation implique et ce qui convient ; c'est précisément, dans les discours, l'objet de l'art politique ou rhétorique ; car les poètes anciens faisaient parler leurs personnages en citoyens, les modernes les font parler en orateurs.

Le caractère, c'est ce qui est de nature à manifester un choix qualifié ; aussi n'y a-t-il pas de caractère dans les paroles qui ne mentionnent absolument pas ce que choisit ou évite celui qui parle.

La pensée, ce sont les formes dans lesquelles on démontre que quelque chose est ou n'est pas, ou dans lesquelles on énonce une vérité générale.

La quatrième partie, qui relève du langage, c'est l'expression. Je dis que l'expression, comme je l'ai indiqué plus haut, c'est la manifestation du sens à l'aide des noms ; elle a la même fonction dans les vers et dans la prose.

Pour le reste, le chant est le plus important des assaisonnements de la tragédie. Quant au spectacle, qui exerce la plus grande séduction, il est totalement étranger à l'art et n'a rien à voir avec la poétique, car la tragédie réalise sa finalité même sans concours et sans acteurs. De plus, pour l'exécution technique du spectacle, l'art du fabricant d'accessoires est plus décisif que celui des poètes.


 

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