Aubenque : La politique d'Aristote entre éthique et « realpolitik ».

Publié le par Maltern

Aubenque : La politique d'Aristote entre éthique et « realpolitik ».


« Au livre Ier de l'Éthique à Nicomaque, Aristote désignait la politique comme « la première des sciences, celle qui est plus que toute autre architectonique ». Cette affirmation, étrange pour nous, était justifiée par le fait que la politique est la science des fins les plus hautes de l'homme, par rapport auxquelles, les autres ne sont que moyens. De fait, s'il est vrai, comme nous l'apprend le début de la Politique, que l'homme est, par excellence, l'« animal politique » ou « communautaire », c'est-à-dire le seul animal qui, parce qu'il est doué de parole, puisse entretenir des rapports d'utilité et de justice avec son semblable, on comprend que l'homme ne puisse accéder à l'humanité véritable que dans le cadre de la cité. La fin de la cité n'est pas seulement le « vivre », c'est-à-dire la satisfaction des besoins, mais aussi le « bien-vivre », c'est-à-dire la vie heureuse, qui, pour les Grecs, se confond avec la vie vertueuse.

    Pourtant, ces affirmations liminaires ne paraissent guère trouver leur confirmation dans le contenu effectif de la Politique. Le style des analyses y est en effet, avec des nuances d'un livre à l'autre, plutôt réaliste : Aristote paraît prendre plus d'intérêt à analyser la structure sociologique des États existants qu'à célébrer dans l'État, comme le fera plus tard Hegel, la réalité de l'Idée morale. Et, si le point de vue normatif n'est pas absent, Aristote précise qu'il faut distinguer entre la « meilleure constitution absolument » et la « meilleure constitution possible étant donné les circonstances » : c'est à réaliser celle-ci hic et nunc, en tenant compte de la géographie et de l'histoire, que devra s'attacher la politique concrète. Nous sommes loin de la politique platonicienne, qui enjoignait au philosophe de redescendre dans la caverne pour imposer aux hommes, au besoin par la violence, un ordre « géométrique » calqué sur celui des Idées.

    La Politique d'Aristote s'ouvre, tout de suite après les chapitres introductifs, sur une sorte de microsociologie des rapports de commandement dans l'ordre domestique : rapports de maître à esclave, d'homme à femme, de père à enfants. Mais c'est surtout au premier type de rapports qu'il s'intéresse. Du point de vue économique, l'esclave n'est autre qu'un « instrument animé ». Cependant, du point de vue « politique », l'esclave est naturellement fait pour exécuter ce que le maître commande, ce qui suppose, chez l'esclave, une participation au moins passive à la nature rationnelle de l'homme, puisqu'il est capable de comprendre et d'obéir. En ce sens, l'esclavage est un rapport naturel, qui s'exerce au double profit du maître et de l'esclave lui-même. Cette analyse d'Aristote a été souvent interprétée comme une justification de l'esclavage. Elle l'est, en effet, mais ne va pas sans nuances ni réserves. Car il peut y avoir un esclavage contre nature, celui qui est issu du droit de la guerre. Et, même dans l'ordre naturel, la distinction entre maître et esclave n'est pas claire, car la nature fait ce qu'elle peut, mais non toujours ce qu'elle veut, de sorte qu'il peut bien arriver que des âmes d'esclave habitent des corps d'homme libre, et inversement.

    Sauf dans le cas extrême de la tyrannie, le commandement politique diffère du rapport de maître à esclave, car il s'adresse à des hommes libres. En droit, le meilleur gouvernement est la monarchie, c'est-à-dire une forme de gouvernement analogue au commandement que, dans l'ordre domestique, le père exerce sur les enfants. Le roi, s'il est doué de prudence, peut mieux que la loi - qui, comme nous l'avons vu, a le défaut d'être trop générale - juger et décider équitablement en fonction des cas particuliers. Mais, d'un autre côté, rien n'est aussi proche de l'autorité monarchique que l'arbitraire, qui naît lorsque le jugement du monarque est altéré par la passion, de sorte que la dégradation du gouvernement le meilleur est aussi le pire des mauvais gouvernements : la tyrannie. À l'inverse, la démocratie est, comme l'avait déjà reconnu Platon, le moins bon des bons gouvernements et le moins mauvais des pires : l'homme du peuple, pris individuellement, est certes très inférieur à l'homme compétent qui est censé commander dans la monarchie, mais, pris en corps, le peuple représente une somme de compétence et de prudence supérieure à celle d'un homme seul, quel qu'il soit. De plus, le peuple est, à proprement parler, l'usager de l'État : or l'utilisateur est plus à même de juger que le producteur, « l'invité juge mieux de la chère que le cuisinier » (III, 11, 1281 a 11 - 1282 a 41). Enfin, une grande quantité d'hommes est plus difficilement corruptible qu'une petite et, à plus forte raison, qu'un seul (1286 a 20). La tendance de ces passages est « étonnamment antisocratique » et « franchement démocratique » (O. Gigon). Pourtant, Aristote ne s'arrête pas à cette solution, sans doute parce qu'elle suppose dans le peuple un degré d'éducation qui est moins la condition que la conséquence d'un État bien policé.

    En fait, les hommes étant ce qu'ils sont, le meilleur gouvernement est une oligarchie (gouvernement de quelques-uns), suffisamment prudente pour se soumettre à un contrôle (livre IV). La réussite politique de l'oligarchie suppose d'ailleurs certaines conditions géographiques et sociologiques : une ville éloignée de la mer et de ses tentations commerciales ; suffisamment petite pour pouvoir être « embrassée du regard » ; un territoire fertile, avec une propriété suffisamment divisée pour multiplier le nombre des producteurs indépendants ; l'existence corrélative d'une classe moyenne, facteur décisif de stabilité. L'idéal économique et politique d'Aristote est un idéal d'autarcie, d'autosuffisance. Il est clair que ces conditions n'étaient pas réunies à Athènes, toujours exposée aux séductions du mercantilisme et, du moins jusqu'à la conquête macédonienne, aux rêves impérialistes. Aussi bien Aristote ne prétend-il pas imposer aux cités un changement brutal.

Ainsi les livres V et VI sont-ils consacrés à l'analyse, déjà quasi « machiavélienne », des moyens les plus propres à préserver les constitutions existantes, tyrannie comprise. La leçon qu'Aristote tire de cette méthodologie de la conservation n'est pas claire, si tant est qu'il veuille en tirer une leçon. Du moins, anticipant Montesquieu, assure-t-il au passage que la vertu est nécessaire aux gouvernants dans les bonnes formes de gouvernement.

    Au demeurant, même si Aristote n'a pas ignoré les exigences de la Realpolitik, la tonalité éthique de l'ensemble n'est pas niable. Elle s'exprime dans une sorte de cercle : l'État le meilleur est celui qui, par l'éducation, inculque la vertu aux citoyens ; mais l'État le meilleur suppose lui-même des gouvernants vertueux. C'est donc sans doute affaire de chance si, au sein d'un État perverti, surgit l'improbable vertu d'un législateur. Mais, une fois restauré dans sa finalité morale, l'État ne doit pas se désintéresser de l'éducation des citoyens. Les principes de l'éducation, à laquelle est consacré le huitième et dernier livre de la Politique, sont ceux-là mêmes qui doivent inspirer l'action politique : « la mesure, le possible et le convenable ». Ce n'est sans doute pas un hasard si ce sont là les derniers mots de la Politique. »

[Pierre Aubenque, art. Aristote in En. Universalis]



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