Lévi-Strauss [06] Tristes Tropiques VII Le coucher du soleil

Publié le par Maltern






Lévi-Strauss [06] Tristes Tropiques VII Le coucher du soleil

Ce qu'observer veut dire...


[Tristes tropiques parait en 1955 dans la collection « Terre humaine », Lévi-Strauss a 47 ans. La collection créée par l'ethnologue Jean Malaurie s'ouvre aux ouvrages qui permettent aux ethnologues de sortir du registre scientifique pour faire œuvre d'écrivain. Tristes Tropiques dont le succès fut immédiat est à la fois un récit de voyage, une autobiographie intellectuelle et une réflexion sur le métier d'ethnologue. Le livre s'ouvre par la célèbre formule « Je hais les voyages et les explorateurs » qui doit se lire comme une critique de l'exotisme et du sensationnel des récits d'aventures qui fabriquent des stéréotypes « touristiques » sur l'autre. Cet extrait atypique d'une description du coucher du soleil, ouvre à une réflexion sur l'observation : « Si je trouvais un langage pour fixer ces apparences à la fois instables et rebelles à tout effort de description, s'il m'était donné de communiquer à d'autres les phases et les articulations d'un événement pourtant unique et qui jamais ne se reproduirait dans les mêmes termes, alors, me semblait-il, j'aurais d'un seul coup atteint aux arcanes de mon métier ». ]



"Voilà des considérations bien longues et bien inutiles, pour amener à cette matinée de février 1935 où j'arrivai à Marseille prêt à embarquer à destination de Santos. Par la suite, j'ai connu d'autres départs et tous se confondent dans mon souvenir où quelques images seulement sont préservées : d'abord cette gaieté particulière de l'hiver dans le Midi de la France; sous un ciel bleu très clair, plus immatériel encore que de coutume, un air mordant offrait le plaisir à peine supportable que donne à l'as­soiffé une eau gazeuse et glacée trop vite bue. Par contraste, de lourds relents traînaient dans les couloirs du paquebot immobile et surchauffé, mélange de senteurs marines, d'émanations provenant des cuisines et de récente peinture à l'huile. Enfin, je me rappelle la satis­faction et la quiétude, je dirais presque le placide bonheur, que procure au milieu de la nuit la perception assourdie de la trépidation des machines et du froissement de l'eau par la coque; comme si le mouvement faisait accéder à une sorte de stabilité d'une essence plus parfaite que l'immobilité; laquelle, par contre, réveillant brusquement le dormeur à l'occasion d'une escale noc­turne, suscite un sentiment d'insécurité et de malaise : impatience que le cours devenu naturel des choses ait été soudain compromis.


Nos bateaux faisaient beaucoup d'escales. En vérité, la première semaine de voyage se passait presque complè­tement à terre tandis que se chargeait et se déchargeait le fret; on naviguait la nuit. Chaque réveil nous trouvait à quai dans un autre port : Barcelone, Tarragone, Valence, Alicante, Malaga, Cadix parfois; ou bien encore Alger, Oran, Gibraltar, avant la plus longue étape qui menait à Casablanca et enfin à Dakar. Alors seulement commen­çait la grande traversée, soit directement jusqu'à Rio et Santos, soit, plus rarement, ralentie vers la fin par une reprise du cabotage le long de la côte brésilienne, avec des escales à Recife, Bahia et Victoria. L'air peu à peu tiédissait, les sierras espagnoles défilaient doucement à l'horizon, et des mirages en forme de mondrains et de falaises prolongeaient le spectacle pendant des journées entières, au large de la côte d'Afrique trop basse et marécageuse pour être directement visible. C'était le contraire d'un voyage. Plutôt que moyen de transport, le bateau nous semblait demeure et foyer, à la porte duquel le plateau tournant du monde eût arrêté chaque jour un décor nouveau.


Pourtant, l'esprit ethnographique m'était encore si étranger que je ne songeais pas à profiter de ces occa­sions. J'ai appris depuis combien ces brefs aperçus d'une ville, d'une région ou d'une culture exercent utilement l'attention et permettent même parfois - en raison de l'intense concentration rendue nécessaire par le moment si bref dont on dispose - d'appréhender certaines pro­priétés de l'objet qui eussent pu, en d'autres circonstan­ces, rester longtemps cachées. D'autres spectacles m'atti­raient davantage et, avec la naïveté du débutant, j'obser­vais passionnément, sur le pont désert, ces cataclysmes surnaturels dont, pendant quelques instants chaque jour, le lever et le coucher du soleil figuraient la naissance, l'évolution et la fin, aux quatre coins d'un horizon plus vaste que je n'en avais jamais contemplé. Si je trouvais un langage pour fixer ces apparences à la fois instables et rebelles à tout effort de description, s'il m'était donné de communiquer à d'autres les phases et les articulations d'un événement pourtant unique et qui jamais ne se reproduirait dans les mêmes termes, alors, me semblait-il, j'aurais d'un seul coup atteint aux arcanes de mon métier : il n'y aurait pas d'expérience bizarre ou particu­lière à quoi l'enquête ethnographique dût m'exposer, et dont je ne puisse un jour faire saisir à tous le sens et la portée.

 

Après tant d'années, parviendrais-je à me replacer dans cet état de grâce ? Saurais-je revivre ces instants fiévreux où, carnet en main, je notais seconde après seconde l'expression qui me permettrait peut-être d'immobiliser ces formes évanescentes et toujours renouvelées ? Le jeu me fascine encore et je me prends souvent en train de m'y risquer.

 

 

Ecrit en bateau.

 

Pour les savants, l'aube et le crépuscule sont un seul phénomène et les Grecs pensaient de même, puisqu'ils les désignaient d'un mot que l'on qualifiait autrement selon qu'il s'agissait du soir ou du matin. Cette confusion exprime bien le prédominant souci des spéculations théoriques et une singulière négligence de l'aspect concret des choses. Qu'un point quelconque de la terre se déplace par un mouvement indivisible entre la zone d'incidence des rayons solaires et celle où la lumière lui échappe ou lui revient, cela se peut. Mais en réalité, rien n'est plus différent que le soir et le matin. Le lever du jour est un prélude, son coucher, une ouverture qui se produirait à la fin au lieu du commencement comme dans les vieux opéras. Le visage du soleil annonce les moments qui vont suivre, sombre et livide si les premières heures de la matinée doivent être pluvieuses; rose, léger, mousseux quand une claire lumière va briller. Mais, de la suite du jour, l'aurore ne préjuge pas. Elle engage l'action météorologique et dit: il va pleuvoir, il va faire beau. Pour le coucher du soleil, c'est autre chose; il s'agit d'une représentation complète avec un début, un milieu et une fin. Et ce spectacle offre une sorte d'image en réduction des combats, des triomphes et des défaites qui se sont succédé pendant douze heures de façon palpable, mais aussi plus ralentie. L'aube n'est que le début du jour; le crépuscule en est une répétition.

 

Voilà pourquoi les hommes prêtent plus d'attention au soleil couchant qu'au soleil levant; l'aube ne leur fournit qu'une indication supplémentaire à celles du thermomètre, du baromètre et pour les moins civilisés - des phases de la lune, du vol des oiseaux ou des oscillations des marées .Tandis qu'un coucher de soleil les élève, réunit dans de mystérieuses configurations les péripéties du vent, du froid, et de la chaleur ou de la pluie dans lesquels leur être physique a été ballotté. Les jeux de la conscience peuvent aussi se lire dans ces constellations cotonneuses. Lorsque le ciel commence à s'éclairer des lueurs du couchant (ainsi que, dans certains théâtres, ce sont de brusques illumina­tions de la rampe, et non pas les trois coups traditionnels, qui annoncent le début du spectacle) le paysan suspend sa marche au long du sentier, le pêcheur retient sa barque et le sauvage cligne de l'oeil, assis près d'un feu pâlissant. Se souvenir est une grande volupté pour l'homme, mais non dans la mesure où la mémoire se montre littérale, car peu accepteraient de vivre à nouveau les fatigues et les souffran­ces qu'ils aiment pourtant à se remémorer. Le souvenir est la vie même, mais d'une autre qualité. Aussi est-ce quand le soleil s'abaisse vers la surface polie d'une eau calme, telle l'obole d'un céleste avare, ou quand son disque découpe la crête des montagnes comme une feuille dure et dentelée, que l'homme trouve par excellence, dans une courte fantasma­gorie, la révélation des forces opaques, des vapeurs et des fulgurations dont, au fond de lui-même et tout le long du jour, il a vaguement perçu les obscurs conflits.

 

Il avait donc fallu que de bien sinistres luttes se livrent dans les âmes. Car l'insignifiance des événements extérieurs ne justifiait aucune débauche atmosphérique. Rien n'avait marqué cette journée. Vers 16 heures - précisément à ce moment du jour où le soleil à mi-course perd déjà sa netteté, mais pas encore son éclat, où tout se brouille dans une épaisse lumière dorée qui semble accumulée à dessein pour masquer un préparatif - le Mendoza avait changé de route. A chacune des oscillations provoquées par une houle légère, on avait commencé à percevoir la chaleur avec plus d'insis­tance, riais la courbe décrite était si peu sensible qu'on pouvait prendre le changement de direction pour un faible accroissement du roulis. Nul, d'ailleurs, n'y avait prêté attention, rien ne ressemblant plus à un transfert géométri­que qu'une traversée en haute mer. Aucun paysage n'est là pour attester la lente transition au long des latitudes, le franchissement des isothermes et des courbes pluviométri­ques. Cinquante kilomètres de route terrestre peuvent donner l'impression d'un changement de planète, mais 5 000 kilomètres d'océan présentent un visage immuable, au moins à l'oeil non exercé. Nulle préoccupation d'itinéraire, d'orientation, nulle connaissance des terres invisibles mais présentes derrière l'horizon rebondi, rien de cela ne tourmentait l'esprit des passagers. Il leur semblait être enfermés entre des parois restreintes, pour un nombre de jours fixé d'avance, non parce qu'il y avait une distance à vaincre, mais plutôt pour expier le privilège d'être transportés d'un bout à l'autre de la terre sans que leurs membres eussent à fournir un effort; trop ramollis par de grasses matinées et de paresseux repas qui, depuis longtemps, avaient cessé d'ap­porter une jouissance sensuelle, mais devenaient une distraction escomptée (et encore à condition de la prolonger outre mesure) pour meubler le vide des journées.

 

L'effort, du reste, il n'y avait rien pour l'attester. On savait bien que, quelque part au fond de cette grande boîte se trouvaient des machines et des hommes tout autour, qui les faisaient fonctionner. Mais ils ne se souciaient pas de recevoir des visites, les passagers de leur en faire, ni les officiers d'exhiber ceux-ci pour ceux-là ou inversement. Restait à se traîner autour de la carcasse où le travail du matelot solitaire décochant quelques touches de peinture sur une manche-à-air, les gestes économes des stewards en treillis bleu propulsant une loque humide dans le corridor des premières, offraient seuls la preuve du glissement régu­lier des milles dont on entendait vaguement le clapotis en bas de la coque rouillée.

 

A 17 h 40, le ciel, du côté de l'ouest, semblait encombré par un édifice complexe, parfaitement horizontal en dessous, à l'image de la mer dont on l'eût cru décollé par un incompréhensible exhaussement au-dessus de l'horizon, ou encore par l'interposition entre eux d'une épaisse et invisible plaque de cristal. A son sommet s'accrochaient et se suspen­daient vers le zénith, sous l'effet de quelque pesanteur renversée, des échafaudages instables, des pyramides bour­souflées, des bouillonnements figés dans un style de moulu­res qui eussent prétendu représenter des nuages, mais auxquelles les nuages ressembleraient eux-mêmes pour autant qu'ils évoquent le poli et la ronde-bosse du bois sculpté et doré. Cet amas confus qui masquait le soleil se détachait en teintes sombres avec de rares éclats, sauf vers le haut où s'envolaient des flammèches.

 

Plus haut encore dans le ciel, des diaprures blondes se dénouaient en sinuosités nonchalantes qui semblaient sans matière et d'une texture purement lumineuse.

 

En suivant l'horizon vers le nord on voyait le motif principal s'amincir, s'enlever dans un égrènement de nuages derrière quoi, très loin, une barre plus haute se dégageait, effervescente au sommet; du côté le plus proche du soleil - cependant encore invisible - la lumière bordait ces reliefs d'un vigoureux ourlet. Plus au nord, les modelés disparais­saient et il n'y avait plus que la barre elle-même, terne et plate, qui s'effaçait dans la mer.

 

Au sud, la même barre encore surgissait, mais surmontée de grandes dalles nuageuses reposant comme des dolmens cosmologiques sur les crêtes du support.

 

Quand on tournait franchement le dos au soleil et qu'on regardait vers l'est, on apercevait enfin deux groupes superposés de nuages, étirés dans le sens de la longueur et détachés comme à contre-jour par l'incidence des rayons solaires sur un arrière-plan de rempart mamelu et ventripo­tent, mais tout aérien et nacré de reflets roses, mauves et argentés.

 

Pendant ce temps, derrière les célestes récifs obstruant l'occident, le soleil évoluait lentement; à chaque progrès de sa chute, quelqu'un de ses rayons crevait la masse opaque ou se frayait un passage par des voies dont le tracé, à l'instant où le rayon jaillissait, découpait l'obstacle en un empilage de secteurs circulaires, différents par la taille et l'intensité lumineuse. Par moments, la lumière se résorbait comme un poing qui se ferme et le manchon nébuleux ne laissait plus percer qu'un ou deux doigts étincelants et raidis. Ou bien un poulpe incandescent s'avançait hors des grottes vaporeuses, précédant une nouvelle rétraction.

 

Il y a deux phases bien distinctes dans un coucher de soleil. Au début, l'astre est architecte. Ensuite seulement (quand ses rayons parviennent réfléchis et non plus directs) il se transforme en peintre. Dès qu'il s'efface derrière l'hori­zon, la lumière faiblit et fait apparaître des plans à chaque instant plus complexes. La pleine lumière est l'ennemie de la perspective, mais, entre le jour et la nuit, il y a place pour une architecture aussi fantaisiste que temporaire. Avec l'obscurité, tout s'aplatit de nouveau comme un jouet japo­nais merveilleusement coloré.

 

A 17 h 45 précises s'ébaucha la première phase. Le soleil était déjà bas, sans toucher encore l'horizon. Au moment où il sortit par-dessous l'édifice nuageux, il parut crever comme un jaune d'oeuf et barbouiller de lumière les formes auxquel­les il était encore accroché. Cet épanchement de clarté fit vite place à une retraite; les alentours devinrent mats et, dans ce vide maintenant à distance la limite supérieure de l'océan et celle, inférieure, des nuages, on put voir une cordillère de vapeurs, tout à l'heure encore éblouissante et indiscernable, maintenant aiguë et sombre. En même temps, de plate au début, elle devenait volumineuse. Ces petits objets solides et noirs se promenaient, migration oiseuse à travers une large plaque rougeoyante qui - inaugurant la phase des couleurs - remontait lentement de l'horizon vers le ciel.

 

Peu à peu, les profondes constructions du soir se repliè­rent. La masse qui, tout le jour, avait occupé le ciel occidental parut laminée comme une feuille métallique qu'illuminait par-derrière un feu d'abord doré, puis vermil­lon, puis cerise. Déjà celui-ci faisait fondre, décapait et enlevait dans un tourbillonnement de parcelles, des nuages contorsionnés qui progressivement s'évanouirent.

D'innombrables réseaux vaporeux surgirent dans le ciel; ils semblaient tendus dans tous les sens : horizontal, oblique, perpendiculaire et même spirale. Les rayons du soleil, au fur et à mesure de leur déclin (tel un archet penché ou redressé pour effleurer des cordes différentes), en faisaient éclater successivement un, puis l'autre, dans une gamine de couleurs qu'on eût crue la propriété exclusive et arbitraire de chacun. Au moment de sa manifestation, chaque réseau offrait la netteté, la précision et la frêle rigidité du verre filé, mais peu à peu il se dissolvait, comme si sa matière surchauffée par une exposition dans un ciel tout empli de flammes, fonçant de couleur et perdant son individualité, s'étalait en nappe de plus en plus mince jusqu'à disparaître de la scène en démasquant un nouveau réseau fraîchement filé_ A la fin, il n'y eut plus que des teintes confuses et se mêlant les unes aux autres; ainsi, dans une coupe, des liquides de couleurs et de densités différentes d'abord superposés, commencent lentement à se confondre malgré leur apparente stabilité.

 

Après cela, il devint très difficile de suivre un spectacle qui semblait se répéter avec un décalage de minutes, et parfois de secondes, en des points éloignés du ciel. Vers l'est, dès que le disque solaire eut entamé l'horizon opposé, on vit se matérialiser d'un seul coup, très haut et dans des tonalités mauve acide, des nuages jusqu'alors invisibles. L'apparition se développa rapidement, s'enrichit de détails et de nuances, puis tout commença à s'effacer latéralement, de la droite vers la gauche, comme sous l'action d'un chiffon promené d'un mouvement sûr et lent. Au bout de quelques secondes, il ne resta plus que l'ardoise épurée du ciel au-dessus du rempart nébuleux. Mais celui-ci passait aux blancs et aux grisailles, tandis que le ciel rosissait.

 

Du côté du soleil, une nouvelle barre s'exhaussait derrière la précédente devenue ciment uniforme et confus. C'était l'autre, à présent qui flamboyait. Quand ses irradiations rouges s'affaiblirent, les diaprures du zénith, qui n'avaient pas encore joué leur rôle, acquirent lentement un volume. Leur face inférieure dora et éclata, leur sommet naguère étincelant passa aux marrons, aux violets. En même temps, leur contexture sembla vue sous le microscope : on la découvrit constituée de mille petits filaments soutenant leurs formes dodues, comme un squelette.

 

Maintenant, les rayons directs du soleil avaient complètement disparu. Le ciel ne présentait plus que des couleurs rose et jaune : crevette, saumon, lin, paille; et on sentit cette richesse discrète s'évanouir elle aussi. Le paysage céleste renaissait dans une gamme de blancs, de bleus et de verts. Pourtant, de petits coins de l'horizon jouissaient encore d'une vie éphémère et indépendante. Sur la gauche, un voile inaperçu s'affirma soudain comme un caprice de verts mystérieux et mélangés; ceux-ci passèrent progressivement à des rouges d'abord intenses, puis sombres, puis violets, puis charbonneux, et ce ne fut plus que la trace irrégulière d'un bâton de fusain effleurant un papier granuleux. Par-derrière, le ciel était d'un jaune-vert alpestre, et la barre restait opaque avec un contour rigoureux. Dans le ciel de l'ouest, de petites striures d'or horizontales scintillèrent encore un instant, mais vers le nord il faisait presque nuit : le rempart mamelonné n'offrait que des bombements blanchâtres sous un ciel de chaux.

 

Rien n'est plus mystérieux que l'ensemble de procédés toujours identiques, mais imprévisibles, par lesquels la nuit succède au jour. Sa marque apparaît subitement dans le ciel, accompagnée d'incertitude et d'angoisse. Nul ne saurait pressentir la forme qu'adoptera, cette fois unique entre toutes les autres, la surrection nocturne. Par une alchimie impénétrable, chaque couleur parvient à se métamorphoser en sa complémentaire alors qu'on sait bien que, sur la palette, il faudrait absolument ouvrir un autre tube afin d'obtenir le même résultat. Mais, pour la nuit, les mélanges n'ont pas de limite car elle inaugure un spectacle faux : le ciel passe du rose au vert, mais c'est parce que je n'ai pas pris garde que certains nuages sont devenus rouge vif, et font ainsi, par contraste, paraître vert un ciel qui était bien rose, mais d'une nuance si pâle qu'elle ne peut plus lutter avec la valeur suraiguë de la nouvelle teinte que pourtant je n'avais pas remarquée, le passage du doré au rouge s'accom­pagnant d'une surprise moindre que celui du rose au vert. La nuit s'introduit donc comme par supercherie.

 

Ainsi, au spectacle des ors et des pourpres, la nuit commençait-elle à substituer son négatif où les tons chauds étaient remplacés par des blancs et des gris. La plaque nocturne révéla lentement un paysage marin au-dessus de la mer, immense écran de nuage, s'effilant devant un ciel océanique en presqu'îles parallèles, telle une côte plate et sableuse aperçue d'un avion volant à faible hauteur et penché sur l'aile, étirant ses flèches dans la mer. L'illusion se trouvait accrue par les dernières lueurs du jour qui, frap­pant très obliquement ces pointes nuageuses, leur donnaient une apparence de relief évocatrice de solides rochers - eux aussi, mais à d'autres heures, sculptés d'ombres et de lumière - comme si l'astre ne pouvait plus exercer ses burins étincelants sur les porphyres et les granits, mais seulement sur des substances débiles et vaporeuses, tout en conservant dans son déclin le même style.

Sur ce fond de nuages qui ressemblait à un paysage côtier, au fur et à mesure que le ciel se nettoyait on vit apparaître des plages, des lagunes, des multitudes d'îlots et de bancs de sables envahis par l'océan inerte du ciel, criblant de fiords et de lacs intérieurs la nappe en cours de dissociation. Et parce que le ciel bordant ces flèches nuageuses simulait un océan et parce que la mer reflète d'habitude la couleur du ciel, ce tableau céleste reconstituait un paysage lointain sur lequel le soleil se coucherait de nouveau. Il suffisait d'ailleurs de considérer la véritable mer, bien en dessous, pour échapper au mirage : ce n'était plus la plaque ardente de midi, ni la surface gracieuse et frisée de l'après-dîner. Les rayons du jour, reçus presque horizontalement, n'éclairaient plus que la face des vaguelettes tournées vers eux, tandis que l'autre était toute sombre. L'eau prenait ainsi un relief aux ombres nettes, appuyées, creusées comme dans un métal. Toute transparence avait disparu.

 

Alors, par un passage très habituel, mais comme toujours imperceptible et instantané, le soir fit place à la nuit. Tout se trouva changé. Dans le ciel opaque à l'horizon, puis au-dessus d'un jaune livide et passant au bleu vers le zénith, s'éparpillaient les derniers nuages mis en oeuvre par la fin du jour. Très vite, ce ne furent plus que des ombres efflanquées et maladives, comme les portants d'un décor dont, après le spectacle et sur une scène privée de lumière, on perçoit soudain la pauvreté, la fragilité et le caractère provisoire, et que la réalité dont ils sont parvenus à créer l'illusion ne tenait pas à leur nature, mais à quelque duperie d'éclairage ou de perspective. Autant, tout à l'heure, ils vivaient et se transformaient à chaque seconde, autant ils semblent à présent figés dans une forme immuable et douloureuse, au milieu du ciel dont l'obscurité croissante les confondra bientôt avec lui. »


[Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955, Pocket « Terre Humaine » pp. 65-74 ]





Publié dans 03- Perception L ES

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Badul 03/03/2016 03:22

Vous n'avez pas l'impression de aire du pillage?