Ricœur [10] : La symbolique du mal

Publié le par Maltern



Michel-Ange 1508-12

 Adam et Ève chassés du Paradis


(Fresque du Plafond de la Chapelle Sixtine, Vatican) Remarquer comment le tentateur et l'Ange sont associés dès l'origine, comme la chute et sa rédemption sont liées.


Ricœur [10] : La symbolique du mal

 

« Il est tout a fait remarquable qu'il n'existe pas d'autre langage que symbolique de la culpabilité : ce sera d'abord le langage très archaïque de la souillure, où le mal est appréhendé comme une tache, une flétrissure, donc comme un quelque chose de positif qui affecte du dehors et infecte. Ce symbolisme est absolument irréductible ; il est susceptible d'innombrables transpositions et reprises, dans des conceptions de moins en moins magiques : ainsi le prophète Isaïe évoque en ces termes la vision du temple : « Malheur à moi ! car je suis un homme aux lèvres impures et j'habite parmi un peuple aux lèvres impures ». Un homme moderne parle encore d'une réputation ternie ou d'une intention pure.

Mais il y a d'autres symboles du mal humain : les symboles de la déviation, de l'insurrection, de l'errance et de la perdition, qui apparaissent dans le contexte hébraïque de l'Alliance, mais qu'on retrouve dans l'hybris et dans l'hamartêma des Grecs. Ce sera encore le symbole de la captivité, que les Juifs ont tiré de l'expérience historique de la sujétion en Egypte et en liaison avec celui de l'Exode qui en retour symbolise toute délivrance.


Or il est tout à fait remarquable que ce symbolisme, que ces symbolismes, ne sont pas surajoutés à une prise de conscience du mal, mais sont le langage originaire et constituant de la confession des péchés. Ici le symbolisme est véritablement révélant : c'est le logos même d'un sentiment qui, sans lui, resterait vague, non explicité, incommunicable. Nous sommes en face d'un langage insubstituable.


Le symbole véritablement ouvre et découvre un domaine d'expérience.


Cet exemple peut encore être poussé plus loin, car il permet de surprendre l'articulation à ces symboles primaires - souillure, déviation, errance - de symboles secondaires et proprement mythiques, au sens qu'on a dit plus haut de récit élaboré : mythe de chaos, mythe de mélange, mythe de chute ; leur fonction est d'abord d'universaliser l'expérience par la représentation d'un Homme exemplaire, d'un Anthropos, d'un Adam, voire d'un Titan qui désigne en énigme l'universel concret de l'expérience humaine ; elle est aussi d'introduire dans cette expérience une tension, une orientation, entre un commencement et une fin, entre une déchéance et un salut, entre une aliénation et une réap­propriation, entre une séparation et une réconciliation. Du même coup le symbole devient non seulement un chiffre de l'allure de l'expérience humaine, mais un chiffre de la profondeur humaine, en désignant la suture de l'historique et de l'ontologique ou, en langage mythique, de la chute et de la création.


Voici donc le philosophe en proie aux symboles, instruit par la phénoméno­logie de la religion et par l'exégèse. Que peut-il faire à partir de là ? Une chose essentielle, dont il est responsable dans l'autonomie de sa pensée : se servir du symbole comme d'un détecteur de réalité, et, ainsi guidé par une mythique, élaborer une empirique des passions qui trouve son centre de référence et de gravité dans les grands symboles du mal humain. Le philosophe n'a donc pas à faire une interprétation allégorisante du symbole, mais à déchiffrer l'homme à partir des symboles de chaos, de mélange et de chute. C'est ce qu'a fait par exemple Kant dans l'Essai sur le Mal radical, où le mythe dé la chute lui sert de révélateur des passions et des maux et d'instrument de radicalisation de la conscience de soi. Il n'allégorise pas, mais il forme, en philosophé, l'idée d'une maxime mauvaise de toutes les maximes mauvaises qui consisterait dans la subversion, une fois pour toutes, de la hiérarchie entré la raison et la sensibilité. Je ne veux pas dire que Kant ait épuisé par là les possibilités de penser à partir du mythe ; je donne sa tentative comme le modèle méthodologique d'une réflexion aiguillonnée par le mythe et proprement responsable d'elle-même. Sans le ravitaillement en sous-main de la pensée par le mythe, le thème réflexif s'effondre et pourtant il ne s'insère dans la philosophie que comme idée, - même si cette idée est « inscrutable », comme le dit Kant. »


[Ricoeur, Philosophie de la volonté, II, 2, Aubier]






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