Platon [26a] Limites des explications des matérialistes qui confondent souvent causes et conditions matérielles. [Phédon 97b]

Publié le par Maltern

 

 

Platon [26a] Limites des explications des matérialistes qui confondent souvent causes et conditions matérielles. [Phédon 97b]

 

 

 

« Un jour jentendis faire la lecture dun livre dont lauteur, disait-on, était Anaxagore [1] . On y affirmait que cest lintelligence qui est cause ordonnatrice et universelle. Cette cause-là, elle me plut beaucoup. Il me semblait que cétait une bonne chose, en un sens, que ce soit lintelligence qui soit cause de tout ; et je pensais : sil en est ainsi, si cest lintelligence qui met en ordre, elle doit ordonner toutes choses et disposer chacune de la meilleure manière possible. Celui donc qui voudrait découvrir comment chaque chose vient à exister, périt, ou est, devrait aussi découvrir quelle est la meilleure manière pour cette chose dêtre, ou de subir ou de produire quelque action que ce soit.[…]

 

Car pas un instant je nimaginais que, tout en affirmant que cest lintelligence qui impose son ordre, il ait pu attribuer une autre cause à ces phénomènes en plus du fait quil est meilleur, pour eux, dêtre ce que précisément ils sont. Je me figurais donc quassignant cette cause-là à chacun deux en particulier et à tous en général, il allait mexposer en détail en quoi consiste le meilleur particulier à chacun et le bien commun à tous. Et je naurais pas, pour tout lor du monde, renoncé à cet espoir ! […] Cette magnifique espérance, il ma fallu la quitter, ami, et je suis tombé de mon haut ! Car, en lisant plus avant, je vois un homme qui de son intelligence ne fait aucun usage ! Il ne lui attribue pas la moindre responsabilité quant à larrangement des choses, mais ce sont les actions des airs, des éthers, des eaux, quil invoque comme causes, avec celles dautres réalités aussi variées que déconcertantes !

 

Bref, voici à quoi il me faisait pen­ser : cétait tout à fait comme si un homme disait dabord que tout ce que fait Socrate, il le fait grâce à son intelligence ; et quensuite, se mettant à énumérer les causes de chacune de mes actions, il affirmait en premier que je suis, maintenant, assis là, parce que mon corps est constitué dos et de muscles ; que les os sont solides, quils sont par nature séparés et articulés les uns aux autres ; que les muscles, eux, peuvent se tendre et se détendre et quavec les chairs et la peau (qui maintient tout cela ensemble) ils enveloppent les os ; que donc, du fait que les os jouent dans leurs jointures, cest le relâchement ou la contraction des muscles qui, en somme, font que je suis capable à cet instant de fléchir mes membres ; et que telle est la cause en vertu de laquelle, métant plié de la sorte, je me trouve assis où je suis.

 

Ou encore comme si, sagissant de notre dialogue, il invoquait dautres causes du même tonneau : lémission des sons, les vibrations de lair, les processus de laudition, et des milliers dautres phénomènes de cet ordre. Il négligerait ainsi dénoncer les causes qui le sont véritablement : puisque les Athéniens ont jugé que le mieux était de me condamner, jai, pour cette raison, jugé moi aussi à mon tour que le mieux était dêtre assis ici même, et que le plus juste était de rester là et de me soumettre au châtiment quils pourront bien décider de minfliger. Car, par le Chien, je vous promets quil y a beau temps a que ces muscles et ces os se trouveraient du côté de Mégare ou de la Béotie, là où les aurait transportés une certaine opinion sur le meilleur, si je navais pas jugé plus juste et plus beau de préférer, à la fuite et à la désertion, la soumission à la Cité, quelle que soit la peine fixée par elle. Non, je vous assure, donner à de pareilles choses le nom de causes est vraiment trop absurde ! Certes, si lon venait me dire que si jétais privé de tout cela, dos, de muscles et du reste, - et jen ai, cest certain - je ne serais, dans ces conditions, pas capable de faire ce que je juge bon de faire, là, oui, on ne dirait que la vérité. Mais prétendre que cest à cause de cela que je fais ce que je fais, que je laccomplis certes avec intelligence, mais non pas parce que je choisis le meilleur, ce serait faire preuve dune désinvolture sans limite à légard du langage. Ce serait se révéler incapable de voir quil y a là deux choses bien distinctes : ce qui, réellement, est cause ; et ce sans quoi la cause ne pourrait jamais être cause[2]. Or, il mapparaît que cest cette seconde espèce que la plupart dentre eux, tâtonnant dans le noir et donnant un nom qui tombe complètement à côté, appellent du nom de cause. »

 

[Platon, Phédon, 97b-98b]

 

 

 

 

 


[1] Anaxagore de Clazomènes (500-428) Il doit à la protection de Périclès dont il est le maître d’échapper à un procès d’athéisme. Socrate lui reproche de poser une intelligence sans choix du meilleur, à l’exception de la rotation initiale, le reste est abandonné aux causes mécaniques.

[2] Distinction entre cause et conditions « sine qua non. »

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article