Diderot ~ [06] Qu’est-ce qu’interpréter un rôle ? Le modèle naturel, le personnage du dramaturge et l’interprétation. (Paradoxe)
Diderot ~ [06] Qu’est-ce qu’interpréter un rôle ? Le modèle naturel, le personnage du dramaturge et l’interprétation. (Paradoxe)
« Ici l’homme au paradoxe se tut. Il se promenait à grands pas sans regarder où il allait; il eût heurté de droite et de gauche ceux qui venaient à sa rencontre, s’ils n’eussent évité le choc. Puis s’arrêtant tout à coup et saisissant son antagoniste fortement par le bras, il lui dit d’un ton dogmatique et tranquille : « Mon ami, il y a trois modèles, l’homme de la nature, l’homme du poète, l’homme de l’acteur. Celui de la nature est moins grand que celui du poète, et celui‑ci moins grand encore que celui du grand comédien, le plus exagéré de tous. Ce dernier monte sur les épaules du précédent, et se renferme dans un grand mannequin d’osier dont il est l’âme; il meut ce mannequin d’une manière effrayante, même pour le poète qui ne se reconnaît plus, et il nous épouvante, comme vous l’avez fort bien dit, ainsi que les enfants s’épouvantent les uns les autres en tenant leurs petits pourpoints courts élevés au‑dessus de leurs têtes, en s’agitant, et en imitant de leur mieux la voix rauque et lugubre d’un fantôme qu’ils contrefont. Mais par hasard n’auriez‑vous pas vu des jeux d’enfants qu’on a gravés ? N’y auriez‑vous pas vu un marmot qui s’avance sous un masque hideux de vieillard qui le cache de la tête aux pieds ? Sous ce masque, il rit de ses petits camarades que la terreur met en fuite. Ce marmot est le vrai symbole de l’acteur; ses camarades sont les symboles du spectateur. Si le comédien n’est doué que d’une sensibilité médiocre et que ce soit là tout son mérite, ne le tiendrez‑vous pas pour un homme médiocre ? Prenez‑y garde, c’est encore un piège que je vous tends.
‑ Et s’il est doué d’une extrême sensibilité, qu’en arrivera‑t‑il ?
‑ Ce qu’il en arrivera ? C’est qu’il ne jouera pas du tout ou qu’il jouera ridiculement. Oui, ridiculement, et la preuve, vous la verrez en moi quand il vous plaira. Que j’aie un récit un peu pathétique à faire, il s’élève je ne sais quel trouble dans mon cœur, dans ma tête; ma langue s’embarrasse; ma voix s’altère ; mes idées se décomposent mon discours se suspend; je balbutie, je m’en aperçois; les larmes coulent le long de mes joues, et je me tais.
‑ Mais cela vous réussit.
‑ En société; au théâtre, je serais hué.
‑ Pourquoi?
‑ Parce qu’on ne vient pas pour voir des pleurs, mais pour entendre des discours qui en arrachent, parce que cette vérité de nature dissone avec la vérité de convention. Je m’explique : je veux dire que ni le système dramatique, ni l’action, ni les discours du poète ne s’arrangeraient point de. ma déclamation étouffée, interrompue, sanglotée. Vous voyez qu’il n’est pas même permis d’imiter la nature, même la belle nature, la vérité de trop près, et
qu’il est des limites dans lesquelles il faut se renfermer.
‑ Et ces limites, qui les a posées?
‑ Le bon sens, qui ne veut pas qu’un talent nuise à un autre talent. Il faut quelquefois que l’acteur se sacrifie au poète.
‑ Mais si la composition du poète s’y prêtait ?
‑ Eh bien! vous auriez une autre sorte de tragédie tout à fait différente de la vôtre.
‑ Et quel inconvénient à cela ?
‑ Je ne sais pas trop ce que vous y gagneriez; mais je sais très bien ce que vous y perdriez.»
[ Diderot, Paradoxe sur le comédien, (1770 publié en 1830) Garnier, 1968, pp. 376‑377.]