Hegel [15] La ruse de la « Raison » (ou Esprit universel) : « Rien de grand ne s’est accompli sans passions ». Analogie des éléments et de la maison, l’édifice social se construit grâce au
Hegel [15] La ruse de la « Raison » (ou Esprit universel) : « Rien de grand ne s’est accompli sans passions ». Analogie des éléments et de la maison, l’édifice social se construit grâce aux passions et pour s’en protéger.
Les passions se satisfont de façon analogue ; elles se réalisent suivant leur détermination naturelle, mais elles produisent l’édifice de la société humaine dans laquelle elles ont conféré au droit et à l’ordre le pouvoir contre elles-mêmes. Dans vie quotidienne nous voyons qu’il existe un droit qui nous donne sécurité ; ce droit s’impose de lui-même et constitue pour les hommes un mode substantiel d’action <Handlungsweise> qui souvent se dresse contre leurs intérêts et leurs buts particuliers. Ici ou là les hommes défendent leurs buts particuliers contre le droit général ; ils agissent librement. Mais ce qui constitue le fondement général, l’élément substantiel, le droit n’en est pas troublé. Il en va de même pour l’ordre du monde. Ses éléments sont d’une part les passions, de l’autre la Raison.
Les passions constituent l’élément actif. Elles ne sont pas toujours opposées à l’ordre éthique <Sittlichkeit> ; bien au contraire elles réalisent l’Universel. En ce qui concerne la morale des passions il est évident qu’elles n’aspirent qu’à leur propre intérêt. De ce côté-ci, elles apparaissent comme égoïstes et mauvaises. Or ce qui est actif est toujours individuel : dans l’action je suis moi-même, c’est mon propre but que je cherche à accomplir. Mais ce but peut être bon, et même universel. L’intérêt peut être tout à fait particulier mais il ne s’ensuit pas qu’il soi opposé à l’Universel. L’Universel doit se réaliser par le particulier.
La passion est tenue pour une chose qui n’est pas bonne, qui est plus ou moins mauvaise : l’homme ne doit pas avoir des passions. Mais passion n’est pas tout à fait le mot qui convient pour ce que je veux désigner ici. Pour moi, l’activité humaine en général dérive d’intérêts particuliers, de fins spéciales ou, si l’on veut, d’intentions égoïstes, en ce sens que l’homme met toute l’énergie de son vouloir et de son caractère au service de ces buts en leur sacrifiant tout ce qui pourrait être un autre but, ou plutôt en leur sacrifiant tout le reste. Ce contenu particulier coïncide avec la volonté de l’homme au point qu’il en constitue toute la détermination et en est inséparable : c’est par là qu’il est ce qu’il est. Car l’individu est un existant ; ce n’est pas l’ «homme en général», celui-ci n’existant pas, mais un homme déterminé. Le mot « caractère» exprime aussi cette détermination concrète de la volonté et de l’intelligence. Mais le caractère comprend en général toutes les particularités de l’individu, sa manière de se comporter dans la vie privée, etc. ; et n’indique pas la mise en action et en mouvement de cette détermination. Je dirai donc passion entendant par là la détermination particulière du caractère dans la mesure où ces déterminations du vouloir n’ont pas un contenu purement privé, mais constituent l’élément actif qui met en branle des actions universelles. L’intention, dans la mesure où elle est cette intériorité impuissante que courtisent les caractères faibles pour accoucher d’une souris, n’entre évidemment pas dans nos considérations.
[…] Nous disons donc que rien absolument ne s’est fait, qui ne soit inspiré par l’intérêt de ceux dont l’activité y a coopéré ; et en appelant passion l’intérêt , dans la mesure ou l’ « individualité » tout entière, reléguant à l’arrière-plan, tous les autres intérêts et buts qu’on a, ou peut avoir encore, s’applique à un objet avec toutes les fibres internes de son vouloir, ou elle concentre sur ce but toutes ses exigences ou ses forces, alors nos devons dire enfin que rien dans le monde ne s’est accompli sans passion. »
[Hegel, La Raison dans l’histoire, Trad Piobetta, pp. 106-109.]