Hegel [10] Le « moralisme » des « belles âmes » : inefficace et en dernière analyse immoral.
Hegel [10] Le « moralisme » des « belles âmes » : inefficace et en dernière analyse immoral. Faut-il garder une conscience pure ou agir pour réaliser la Raison ?
« Le battement du coeur pour le bien-être de l’humanité passe donc dans le déchaînement d’une présomption démente, dans la fureur de la conscience pour se préserver de sa propre destruction - et il en est ainsi parce que la conscience projette hors de soi la perversion qu’elle est elle-même, et s’efforce de la considérer et de l’énoncer comme un Autre. Alors la conscience dénonce l’ordre universel comme une perversion de la loi du coeur et de sa félicité ; des prêtres fanatiques, des despotes corrompus aidés de leurs ministres, qui, en humiliant et en opprimant, cherchent à se dédommager de leur propre humiliation, auraient inventé cette perversion exercée pour le malheur sans nom de l’humanité trompée. Dans son délire, la conscience dénonce bien l’individualité comme étant le principe de cette folie et de cette perversion, mais c’est une individualité étrangère et contingente. Mais le cœur ou la singularité de la conscience, singularité voulant être immédiatement universelle, est lui-même la source de ce dérangement intime et de cette perversion ; son opération a seulement pour conséquence que le coeur lui-même devient conscient de cette contradiction. En effet, le vrai est d’abord pour le coeur la loi du coeur, - c’est-à-dire quelque chose de seulement visé, qui, contrairement à l’ordre constitué, n’a pas soutenu la lumière du jour, mais qui aussitôt exposé à cette lumière s’effondre. Cette loi sienne devrait avoir réalité effective <wirklichkeit> ; alors la loi, en tant que réalité effective, en tant qu’ordre valide lui est bien but et essence, mais immédiatement d’autre part la réalité effective, c’est-à-dire proprement la loi en tant qu’ordre valide, se présente plutôt à ce coeur comme néant. [...] Le cours du monde remporte donc la victoire sur ce qui, en opposition à lui, constitue la vertu ; il remporte la victoire sur elle qui a pour essence l’abstraction privée d’essence. Toutefois il ne triomphe pas de quelque chose de réel, mais bien de la fiction de différences qui ne sont pas des différences, il triomphe de discours pompeux concernant le bien suprême de l’humanité et l’oppression de celle-ci, concernant le sacrifice pour le bien et le mauvais usage des dons ; - de telles essences idéales, de tels buts idéaux s’écroulent comme des phrases vides qui exaltent le cœur et laissent la raison vide, qui édifient sans rien construire ; ce sont là des déclamations qui dans leur déterminabilité expriment seulement ce contenu : l’individu qui prétend agir pour des fins si nobles et a sur les lèvres de telles phrases excellentes, vaut en face de lui-même pour un être excellent ; - il se gonfle, et gonfle sa tête et celle des autres, mais c’est une boursouflure vide. La vertu antique avait une signification précise et sûre, car elle avait son contenu solide dans la substance du peuple, et elle se proposait comme but un bien effectivement réel, un bien déjà existant, elle ne se révoltait donc pas contre la réalité effective entendue comme perversion universelle, et contre un cours du monde. Mais la vertu que nous considérons est en dehors de la substance, elle est privée d’essence, elle est une vertu seulement de la représentation et de mots, privée de ce contenu. [...]
La conscience a donc à promouvoir elle-même cette harmonie et à faire sans cesse des progrès dans la moralité. Mais il faut toujours renvoyer l’accomplissement parfait à l’infini, car s’il s’introduisait effectivement, alors la conscience morale se supprimerait. En effet, la moralité est seulement conscience morale en tant que l’essence négative ; pour le pur devoir de cette essence la sensibilité a seulement une signification négative et est seulement « le non-conforme au devoir ». Mais dans l’harmonie la moralité comme conscience ou comme son effectivité, disparaît. [...]
(LA BELLE ÂME.) Ainsi, dans la majesté de son élévation au-dessus de la loi déterminée et de tout contenu du devoir, la bonne conscience met un contenu arbitraire dans son savoir et son vouloir ; elle est la génialité morale qui sait que la voix intérieure de son savoir immédiat est voix divine. Comme elle sait aussi immédiatement dans ce savoir l’être-là, cette généralité est la force créatrice divine qui a la vitalité dans son concept. Elle est également le service divin à l’intérieur de soi-même, car son action est la contemplation de sa propre divinité. [...] Si dans l’action en général l’individu qui agit parvient à l’intuition de soi-même dans l’objectivité ou au sentiment de soi dans son être-là et donc à la jouissance, le jugement sait l’intérieur comme impulsion vers une félicité propre, quand même cette félicité consisterait seulement dans la vanité morale intérieure, dans la jouissance qu’a la conscience de sa propre excellence et dans l’avant-goût de l’espérance d’une félicité future. - Aucune action ne peut échapper à un tel jugement, car le devoir pour le devoir, ce but pur, est ce qui est sans effectivité ; il a son effectivité dans l’opération de l’individualité et l’action a ainsi le côté de la particularité en elle. Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre[1] ‘ ; mais non pas parce que le héros n’est pas un héros, mais parce que le valet de chambre est le valet de chambre, avec lequel le héros n’a pas affaire en tant que héros, mais en tant que mangeant, buvant, s’habillant, en général en tant qu’homme privé dans la singularité du besoin et de la représentation. De même pour le jugement il n’y a aucune action dans laquelle il ne puisse opposer le côté de la singularité de l’individualité au côté universel de l’action, et à l’égard de celui qui agit jouer le rôle du valet de chambre de la moralité. [...] Dans son ineffectivité et dans sa vanité de savoir bien et mieux [cette conscience jugeante}se place elle-même au-dessus des faits qu’elle déprécie et veut que son discours inopérant soit pris pour une effectivité excellente. »
[1] La formule est de Napoléon.