DILTHEY Wilhelm 1833-1911 [01] Expliquer ou comprendre l’homme ? « Nous expliquons la nature et nous comprenons l’homme… »
DILTHEY Wilhelm 1833-1911 [01] Expliquer ou comprendre l’homme ? « Nous expliquons la nature et nous comprenons l’homme… » Nature et nécessité, histoire et liberté.
[Contemporain de Nietzsche, il dénonce le positivisme qui se propose d’expliquer la réalité humaine par des relations causales. La méthode compréhensive s’efforce de saisir par intuition l’individu dans sa relation vécue avec sa vision du monde, - <weltanschauung>- A l’origine des réponses à Durkheim, on voit en lui une des sources de l’existentialisme et de la phénoménologie contemporaine.]
« Les motifs pour lesquels on a pris l’habitude de séparer ces sciences [les sciences de l’homme] des sciences de la nature et d’en faire un tout à part, poussent leurs racines dans les profondeurs de la conscience que l’homme a de lui‑même et dans le sentiment du caractère total de cette conscience. Avant que ne l’effleure le désir de rechercher l’origine du spirituel, l’homme trouve dans cette conscience de soi‑même le sentiment que sa volonté est souveraine, qu’il est responsable de ses actes, qu’il peut tout soumettre à sa pensée et peut résister à tout dès qu’il se retranche dans la forteresse de sa personne, et que ses facultés le mettent à part du reste de la nature. En fait, il se découvre, au milieu de cette nature, pour reprendre une expression de Spinoza, comme imperium in imperio[1]. Et, comme il n’existe, pour lui, que ce qui est un fait de sa conscience, il se trouve que toutes les valeurs, tous les buts de la vie sont enclos dans ce monde spirituel qui agit en lui de manière indépendante, et que ses actes n’ont d’autre propos que de créer du nouveau dans l’ordre des faits de l’esprit. Ainsi se dessine une démarcation entre le règne de la nature et un règne de l’histoire, et, à l’intérieur de ce dernier règne, au milieu d’un ensemble coordonné par la nécessité objective et qui est la nature, on voit en plus d’un point, comme ferait un éclair, luire la liberté. Dans ce règne de l’histoire, les actes de volonté ‑ au contraire des changements qui s’opèrent dans la nature selon un ordre mécanique et qui, dès le principe, renferment toutes les conséquences qui suivront ‑ les actes de volonté, grâce à une dépense d’énergie et à des sacrifices dont l’importance reste toujours présente à l’individu comme un fait d’expérience, finissent par produire du nouveau, et leur action entraîne une évolution tant de la personne que de l’humanité. Ils dépassent, aux regards de notre conscience, la répétition automatique et vaine des faits naturels, cette répétition que certains se représentent comme l’idéal du progrès historique et devant qui se pâment, comme devant une idole, les adorateurs de l’évolution intellectuelle. »
[Wilhelm Dilthey, Introduction d l’étude des sciences humaines, 1883, PUF]
[1] « Un empire dans un empire ».