Saussure de… [03a] Image du jeu d’échec. Ce qui fait le « sens » ou la « valeur » de nos mots quand nous parlons.
Saussure de… [03a] Image du jeu d’échec. Ce qui fait le « sens » ou la « valeur » de nos mots quand nous parlons.
La langue est un comme « système »
Une des matrices de l’approche « structuraliste » de la réalité Diachronie et synchronie
« Une partie d’échecs est comme une réalisation artificielle de ce que la langue nous présente sous une forme naturelle. Voyons la chose de plus près.
D’abord un état du jeu correspond bien à un état de la langue. La valeur respective des pièces dépend de leur position sur l’échiquier, de même que dans la langue chaque terme a sa valeur par son opposition avec tous les autres termes.
En second lieu, le système n’est jamais que momentané ; il varie d’une position à l’autre. Il est vrai que les valeurs dépendent aussi et surtout d’une convention immuable, la règle du jeu, qui existe avant le début de la partie et persiste après chaque coup. Cette règle admise une fois pour toutes existe aussi en matière de langue ; ce sont les principes constants de la sémiologie. [1]
Enfin, pour passer d’un équilibre à l’autre, ou ‑ selon notre terminologie ‑ d’une synchronie à l’autre, le déplacement d’une pièce suffit ; il n’y a pas de remue‑ménage général. Nous avons là le pendant du fait diachronique avec toutes ses particularités. En effet :
a) Chaque coup d’échecs ne met en mouvement qu’une seule pièce ; de même dans la langue les changements ne portent que sur des éléments isolés.
b) Malgré cela le coup a un retentissement sur tout le système ; il est impossible au joueur de prévoir exactement les limites de cet effet. Les changements de valeurs qui en résulteront seront, selon l’occurrence, ou nuls, ou très graves, ou d’importance moyenne. Tel coup peut révolutionner l’ensemble de la partie et avoir des conséquences même pour les pièces momentanément hors de cause. Nous venons de voir qu’il en est exactement de même pour la langue.
c) Le déplacement d’une pièce est un fait absolument distinct de l’équilibre précédent et de l’équilibre subséquent. Le changement opéré n’appartient à aucun de ces deux états : or les états sont seuls importants.
Dans une partie d’échecs, n’importe quelle position donnée a pour caractère singulier d’être affranchie de ses antécédents ; il est totalement indifférent qu’on y soit arrivé par une voie ou par une autre ; celui qui a suivi toute la partie n’a pas le plus léger avantage sur le curieux qui vient inspecter l’état du jeu au moment critique; pour décrire cette position, il est parfaitement inutile de rappeler ce qui vient de se passer dix secondes auparavant.
Tout ceci s’applique également à la langue et consacre la distinction radicale du diachronique et du synchronique. La parole n’opère jamais que sur un état de langue, et les changements qui interviennent entre les états n’y ont eux‑mêmes aucune place.
Il n’y a qu’un point où la comparaison soit en défaut, le joueur d’échecs a l’intention d’opérer le déplacement et d’exercer une action sur le système; tandis que la langue ne prémédite rien, c’est spontanément et fortuitement que ses pièces à elles se déplacent ‑ ou plutôt se modifient. […] Pour que la partie d’échecs ressemblât en tout point au jeu de la langue, il faudrait supposer un joueur inconscient ou inintelligent. »
[Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Payot]
[1] Gr. Sèmeion, signe, + logos, science de… Sience générale de tous les systèmes de signes : langues, images, gestes, sons mélodiques, rites, etc. selon Saussure. La linguistique est une partie de la sémiologie.