KLEE PAUL 1879-1940 [01] L’art va au-delà du réalisme il « Remonte du Modèle à la Matrice », de la nature naturée à la nature naturante.

« Je voudrais maintenant examiner la dimension de l’objet sous un jour nouveau, en lui‑même, et essayer à ce propos de montrer comment l’artiste en arrive souvent à une « déformation » apparemment arbitraire des réalités naturelles.
Peut‑être est‑il philosophe à son insu, et s’il ne tient pas, comme les optimistes, ce monde pour le meilleur des mondes possibles, ni ne veut affirmer non plus que celui qui nous entoure est trop mauvais pour qu’on puisse le prendre comme modèle, il se dit toutefois : sous cette forme reçue, il n’est pas le seul monde possible.
L’artiste scrute alors d’un regard pénétrant les choses que la nature lui a mises toutes formées sous les yeux.
Plus loin plonge son regard et plus son horizon s’élargit du présent au passé. Et plus s’imprime en lui, au lieu d’une image finie de la nature, celle ‑ la seule qui importe ‑ de la création comme genèse.
Il s’autorise alors à penser aussi que la création ne peut guère être achevée à ce jour, et c’est vers le futur qu’il repousse maintenant les limites de cette oeuvre de création du monde, reconnaissant ainsi à la genèse une durée continuée.
Il va plus loin encore.
En restant dans les limites de la terre, il se dit : ce monde eut un aspect différent, il aura un jour un aspect encore différent. Mais portant son aspiration au‑delà, il songe alors : sur d’autres planètes, il pourrait bien s’être développé des formes encore tout autres.
Tombant sur une telle image dans un magazine, M. X s’écrierait outré « Ça, des formes naturelles ? De la mauvaise décoration, oui ! »
Seulement pour comparer, seulement au sens de la mobilité. Et non pour contrôler scientifiquement une conformité à la nature.
Seulement au sens de la liberté.[…] Mais au sens d’une liberté qui réclame uniquement le droit d’être mobile, mobile comme l’est la Grande Nature elle‑même.

Imposteurs, ces artistes qui bientôt demeurent fixés en chemin. Mais élus ceux qui plongent loin vers la Loi originelle, à quelque proximité de la source secrète qui alimente toute évolution.
Ce lieu où l’organe central de tout mouvement dans l’espace et le temps ‑ qu’on l’appelle cœur ou cerveau de la création ‑ anime toutes les fonctions, qui ne voudrait y établir son séjour comme artiste ? Dans le sein de la nature, dans le fond primordial de la création où gît enfouie la clef de toute chose ?
Mais ce que ramène cette plongée dans les profondeurs ‑ qu’on l’appelle comme on voudra rêve, idée, imagination ‑ ne saurait être pris vraiment au sérieux avant de s’être associé étroitement aux moyens plastiques appropriés pour devenir Œuvre.Alors seulement des Curiosités deviennent des Réalités. Des réalités de l’art qui élargissent les limites de la vie telle qu’elle apparaît d’ordinaire.
[...] Dans ces conditions peut réussir l’alliance d’une vision philosophique des choses avec la franchise du métier. »