Bachelard [09] Exemple de la fermentation. Le désir d’une théorie unitaire est préscientifique : le concept scientifique n’est pas une idée générale.

Publié le par Maltern

Bachelard [09] Exemple de la fermentation. Le désir d’une théorie unitaire est préscientifique : le concept scientifique n’est pas une idée générale.

 

« A propos du thème de la fermentation que nous venons de caractériser dans son aspect préscientifique, il serait bien facile de montrer que la pensée scientifique moderne est vraiment un seuil différentiel de la culture. […] Il n’y a aucune comparaison possible entre une observation de Macbride et une technique pastorienne. La pensée scientifique moderne s’acharne à préciser, à limiter, à purifier les substances et leurs phénomènes. Elle cherche le ferment spécifique, objectif, et non la fermentation universelle. Comme le dit très bien Marcel Boll (Mercure de France, 1er mai 1929) « ce qui caractérise le savant moderne, c’est l’objectivité et non pas l’universalisme : la pensée doit être objective, elle ne sera universelle que si elle le peut, que si la réalité l’y autorise ». Or l’objectivité se détermine dans la précision et dans la cohérence des attributs, non pas dans la collection des objets plus ou moins analogues. Cela est si vrai que ce qui limite une connaissance est souvent plus important, pour les progrès de la pensée, que ce qui étend vaguement la connaissance. En tout cas, à tout concept scientifique doit s’associer son anti-concept.

 

Si tout fermente, la fermentation est bien près d’être un phénomène sans intérêt. Il est donc bon de définir ce qui ne fermente pas, ce qui peut arrêter la fermentation. En fait, dans l’ère pastorienne, les conditions de stérilisation ont été intégrées, comme essentielles, à la connaissance des conditions de fermentation. Même sous la simple distinction du grand et du petit, on peut voir, dans la science moderne, la tendance à réduire plutôt qu’à augmenter les quantités observées. La chimie de précision opère sur des quantités de matière très petites. L’erreur relative diminuerait pourtant si l’on prenait des quantités plus grandes. Mais les techniques sont plus sûres avec les appareils délicats. L’idéal de limitation prime tout. Une connaissance qui manque de précision ou, pour mieux dire, une connaissance qui n’est pas donnée avec ses conditions de détermination précise n’est pas une connaissance scientifique. […]

 

Pour l’esprit préscientifique, l’unité est un principe toujours désiré, toujours réalisé à bon marché. Il n’y faut qu’une majuscule. Les diverses activités naturelles deviennent ainsi des manifestations variées d’une seule et même Nature. On ne peut concevoir que l’expérience se contredise ou même qu’elle se compartimente. Ce qui est vrai du grand doit être vrai du petit et vice versa. A la moindre dualité, on soupçonne une erreur. Ce besoin d’unité pose une foule de faux problèmes.[…] Un esprit moderne a rompu avec ce mythe de l’unité du concevable. En particulier, il pense le problème théologique sur un plan différent du problème cosmologique.

 

[…] On pourrait d’ailleurs écrire tout un livre en étudiant les œuvres, encore nombreuses au XVIIIème siècle, où la physique est associée à une Théologie, où la Genèse est considérée comme une Cosmogonie scientifique, où l’histoire du Ciel est considérée « selon les idées des poètes, des Philosophes et de Moïse ». Des livres comme celui de l’abbé Pluche, qui travaille sous cette inspiration, sont au XVIIIème siècle, entre toutes les mains. Ils connaissent des rééditions jusqu’à la fin du siècle.

 

Sans nous étendre sur l’imprudence de telles pensées, essayons d’un mot, de caractériser l’état d’âme de leurs auteurs. Ils ont à peine avancé une de ces hypothèses d’unification grandiose qu’ils font acte d’humilité intellectuelle, rappelant que les desseins de Dieu sont cachés. Mais cette humilité, qui s’exprime d’une manière si diserte et si tardive, voile mal une immodestie primitive. On retrouve toujours un orgueil à la base d’un savoir qui s’affirme général en dépassant l’expérience, en sortant du domaine d’expériences où il pourrait subir la contradiction. »

 
 
 

[Bachelard, La Formation de l’Esprit Scientifique, 1938, Vrin, 1965, pp.23-24]

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