KOYRÉ Alexandre 1892-1964 [01] 191* Raisons du mépris de la technique dans le monde antique.
KOYRÉ Alexandre 1892-1964 [01] 191* Raisons du mépris de la technique dans le monde antique.
« La stagnation technique du monde antique pourrait être expliquée, d’une manière beaucoup plus profonde, par des raisons psychosociologiques ; elle serait déterminée par la structure même de la société et de l’économie antiques : société aristocratique, économie fondée sur l’esclavage.[…] « Si on n’a pas eu recours aux machines, c’est qu’on n’avait pas besoin d’économiser la main-d’œuvre alors qu’on avait à sa disposition, nombreuses et peu coûteuses, des machines vivantes, aussi éloignées de l’homme libre que la bête : les esclaves […]. L’abondance de la main-d’œuvre servile rend la machine anti‑économique : l’argument d’ailleurs se retourne, formant un cercle dont l’antiquité ne parvint pas à sortir : car, à son tour, l’absence de machines fait qu’on ne peut se passer d’esclaves. En outre, l’existence de l’esclavage […] entraîne une hiérarchie particulière des valeurs provoquant le mépris du travail manuel ».
Ce mépris, trait commun des civilisations aristocratiques était tellement répandu chez les Grecs que […] le terme même de « banaussos » qui signifie artisan, devient synonyme de méprisable et s’applique à toutes les techniques : tout ce qui est artisanal ou manœuvrier porte honte et déforme l’âme en même temps que le corps ‑ le corps, parce que l’exercice d’un métier déterminé entrave et empêche son développement harmonieux, l’âme parce que l’industrie a pour but de “ satisfaire ce qu’il y a d’inférieur en l’homme, le désir de richesse [...] Ainsi le mépris que l’on a pour l’artisan s’étend au commerçant : par rapport à la vie libérale qu’occupent de studieux loisirs (scholè, otium) , le négoce (neg‑otium, ascholia) , « lesaffaires » n’ont, le plus souvent, qu’une valeur négative; la vie contemplative, dit Aristote, est supérieure aux formes les plus hautes de l’activité pratique. La contemplation, écrira Plotin, est la fin suprême de l’action; l’activité n’est que l’ombre, l’affaiblissement, l’accompagnement ».
« Aussi l’ingénieur et même l’expérimentateur ne sont‑ils pas plus considérés que l’artisan; la théorie s’oppose à la pratique et c’est en vain qu’au début de son traité d’architecture Vitruve proclamera la nécessité de les unir. Le grand mérite de Pythagore, pour Eudème, est d’avoir fait des mathématiques une discipline libérale en les étudiant d’un point de vue immatériel et rationnel. Et Plutarque nous a raconté comment Platon se fâcha contre Archytas et Eudoxe qui avaient entrepris de résoudre certains problèmes géométriques, comme celui de la duplication du cube, à l’aide d’appareils mécaniques, en leur maintenant qu’ils corrompaient et gâtaient la dignité et ce qu’il y avait d’excellent en la géométrie en la faisant descendre des choses intellectives et incorporelles aux choses sensibles et matérielles et lui faisant user de matière, où il faut trop vilement et trop bassement employer l’œuvre de la main. Depuis ce temps‑là, la mécanique ou art des ingénieurs vint à être séparée de la géométrie et, étant longuement tenue en mépris par les philosophes, devint un des arts militaires ».
Ainsi « l’opposition du servile et du libéral se prolonge par celle de la technique et de la science; et l’existence même de l’esclavage, par un curieux choc en retour, détourne les savants de toutes les recherches qui auraient pu avoir pour effet de l’abolir : rechercher les applications pratiques c’est déroger, déchoir » ; en outre cette croyance à la prééminence de la théôria , dans laquelle tout le monde s’accorde à voir le propre de l’esprit grec, se trouve renforcée et soutenue par celle de la supériorité de la nature sur l’art qui ne peut que l’imiter sans jamais atteindre à sa perfection et donc ne peut produire que des Ersatz. Aussi, « au progrès technique le philosophe oppose le retour à la nature »
C’est une toute autre mentalité qui, depuis la fin du moyen âge, et surtout depuis la Renaissance, se développe Europe. La vita activa de plus en plus prend le dessus sur la vita contemplativa, la théôria recule devant la praxis.[…] « Le mépris des arts mécaniques subsista longtemps. Sans doute mécanique ne se confond plus avec servile; mais le mot s’oppose d’une part, comme dans l’antiquité, à libéral, d’autre part à noble ». Dans un certain sens, écrit Pirenne, l’idée antique du travail indigne de l’homme libre se retrouve dans la chevalerie. « Elle subsiste dans la division (opposition) des arts en libéraux et mécaniques, dans le mépris que les médecins « nourris d’enfance et de jeunesse ès bonnes lettres d’humanité, arts libéraux et toute espèce de philosophie » professent pour les chirurgiens « qui exercent un art mécanique ». On pourrait ajouter qu’elle se survit dans le mépris de la noblesse pour le commerce et l’industrie, etc.
Mais les villes naissent et croissent; le commerce et, à sa suite, l’industrie, se développent; les corporations s’organisent les cathédrales se bâtissent; les techniques se perfectionnent; le collier d’épaule qui permet d’utiliser à plein la force motrice du cheval fait son apparition, ainsi que le gouvernail, qui transforme les conditions de la navigation (au XIII siècle) et qui, deux siècles plus tard, rendra possible la découverte de l’Amérique et les grands voyages d’exploration qui, subitement, élargissent la planète, donnent un essor fulgurant aux énergies des hommes et déversent sur l’Europe les richesses du Nouveau Monde. Un peu plus tôt, « les révoltes et les guerres, auxquelles s’ajoutent les famines les épidémies, provoquent des crises, réduisent la main-d’œuvre : ainsi s’explique que les XlVe et XVe siècles avaient eu recours, dans une plus large mesure, aux machines, à la force du vent et surtout à celle de l’eau » qui sert désormais non plus seulement à broyer les grains, mais aussi fouler les draps, fabriquer le papier, à mouvoir les martinets des forges, etc.
Enfin, « la science commence à pénétrer peu à peu à l’intérieur de toutes ces pratiques purement empiriques ». Ou du moins, les praticiens prétendent, avec plus ou moins de raison, que leur art est gouverné par la science.[…] Ainsi Léonard de Vinci, ingénieur militaire comme les grands ingénieurs de l’antiquité, proclame la valeur de l’expérience et enseigne que « la science de la mécanique est de toutes la plus noble et la plus utile [...] La mécanique est le paradis des sciences mathématiques ».
[…] Tout cela, naturellement, est lié à une profonde transformation sociale : entre les « gens bien » et la « gent mécanique » s’intercale, depuis le XlVe siècle, un groupe nouveau, celui des marchands, dont l’influence et la puissance ne cesse de grandir.[…] C’est aussi le moment où otium devient « oisiveté ». « Bacon reproche aux philosophes d’avoir vécu à l’écart des affaires,[…]le but du moraliste n’étant pas d’écrire dans le loisir des choses à lire dans le loisir mais de fournir des armes à la vie active » ; la vertu de l’homme de la Renaissance n’est plus d’échapper à la fortune, mais de l’asservir; le but de la philosophie n’est plus de nous enseigner à suivre la nature, mais de nous apprendre à la dominer par l’art. […] En bref, on pourrait dire que si le monde antique n’a pas développé le machinisme et, en général, n’a pas fait progresser la technique, c’est qu’il avait estimé que c’était là quelque chose qui n’avait aucune importance. ».
[Alexandre Koyré, Les philosophes et la machine dans Etudes d’histoire de la pensée philosophique]
Pierre-Maxime Schuhl in Machinisme et philosophie, dont Koyré fait un compte-rendu.
<Banaussos> : artisan
<Scholè> : le loisir
<Ascholia> : occupation; <neg-otium> : non-loisir; (otium : oisiveté/oiseux)
<Théoria> : théorie, contemplation par opposition à l’action
<Praxis> : la pratique, l’action sur la matière