☼ Koyré [04] Pourquoi les Grecs ignorent la précision et la mesure mathématique en physique alors qu’ils la pratiquent en astronomie ? [Théorie expérience]
☼ Koyré ~[04] Pourquoi les Grecs ignorent la précision et la mesure mathématique en physique alors qu’ils la pratiquent en astronomie ?
« La science grecque, ai‑je dit, n’a pas constitué de technologie véritable, parce qu’elle n’a pas élaboré de physique. Mais pourquoi, encore une fois, ne l’a‑t‑elle pas fait ? Selon toute apparence parce qu’elle n’a pas cherché à le faire. Et cela, sans doute, parce qu’elle croyait que ce n’était pas faisable.
En effet, faire de la physique dans notre sens du terme ‑ pas dans celui donné à ce vocable par Aristote, ‑ veut dire appliquer au réel les notions rigides, exactes et précises des mathématiques, et, tout d’abord, de la géométrie. Une entreprise paradoxale s’il en fut, car la réalité, celle de la vie quotidienne, au milieu de laquelle nous vivons et nous sommes, n’est pas mathématique. Ni même mathématisable. Elle est le domaine du mouvant, de l’imprécis, du « plus ou moins », de l’« à‑peu‑près ».
Or, dans la pratique, il importe très peu de savoir si ‑ comme nous le dit Platon, en faisant des mathématiques la science par excellence ‑ les objets de la géométrie possèdent une réalité plus haute que celle des objets du monde sensible; ou si ‑ comme nous l’enseigne Aristote pour qui les mathématiques ne sont qu’une science secondaire et « abstraite » ‑ ils n’ont qu’un être « abstrait » d’objets de la pensée : dans les deux cas entre les mathématiques et la réalité physique il y a un abîme. Il en résulte que vouloir appliquer les mathématiques à l’étude de la nature, c’est commettre une erreur et un contresens. Il n’y a pas dans la nature de cercles, d’ellipses ou de lignes droites. II est ridicule de vouloir mesurer avec exactitude les dimensions d’un être naturel : le cheval est sans doute plus grand que le chien, et plus petit que l’éléphant, mais ni le chien, ni le cheval, ni l’éléphant n’ont de dimensions strictement et rigidement déterminées : il y a partout une marge d’imprécision, de « jeu », de « plus ou moins » et d’« a-peu‑près »
Ce sont là des idées (ou des attitudes) auxquelles la pensée grecque est restée obstinément fidèle, quelles que soient les philosophies dont elle les déduisait; jamais elle n’a voulu admettre que l’exactitude puisse être de ce monde, que la matière de ce monde, de notre monde à nous, du monde sublunaire, puisse incarner les êtres mathématiques (à moins d’y être forcée par l’art). Elle admettait en revanche qu’il en fût tout à fait autrement dans les Cieux, que les mouvements absolument et parfaitement réguliers des sphères et des astres fussent conformes aux lois de la plus stricte et de la plus rigide géométrie. Mais justement les Cieux, ce n’est pas la terre. Et de ce fait l’astronomie mathématique est possible, mais la physique mathématique ne l’est pas.
Aussi la science grecque a‑t‑elle non seulement constitué une cinématique céleste, mais encore, pour le faire, a‑t‑elle observé et mesuré le ciel avec une patience et une exactitude surprenantes, en se servant de calculs et d’instruments de mesure dont elle a hérité, ou qu’elle a inventés. En revanche, elle n’a jamais essayé de mathématiser le mouvement terrestre, et ‑ à une seule exception près ‑ d’employer sur la terre un instrument de mesure et même de mesurer exactement quoi que ce soit en dehors des distances. Or, c’est à travers l’instrument de mesure que l’idée d’exactitude prend possession de ce monde, et que le monde de la précision en arrive à se substituer au monde de l’« à‑peu‑près ».
[Alexandre Koyré, Études d’histoire de la pensée philosophique (1981), « Tel », Gallimard, 1995, p. 342‑343.]