☼ Comte [06] [Positivisme] L’Unité et la hiérarchie des sciences dictent un programme d’éducation rationnel et économique : du « mathématico-astronomique » au « biologico-sociologique »
☼ Comte ~ [06] [Positivisme] L’Unité et la hiérarchie des sciences dictent un programme d’éducation rationnel et économique : du « mathématico-astronomique » au « biologico-sociologique »
71 - Cet objet final de toutes nos spéculations réelles exige, évidemment, par sa nature, à la fois scientifique et logique, un double préambule indispensable, relatif, d’une part, à l’homme proprement dit, d’une autre part, au monde extérieur. On ne saurait, en effet, étudier rationnellement les phénomènes, statiques ou dynamiques, de la sociabilité, si d’abord on ne connaît suffisamment l’agent spécial qui les opère, et le milieu général où ils s’accomplissent. De là résulte donc la division nécessaire de la philosophie naturelle, destinée à préparer la philosophie sociale, en deux grandes branches, l’une organique, l’autre inorganique. Quant à la disposition relative de ces deux études également fondamentales, tous les motifs essentiels, soit scientifiques, soit logiques, concourent à prescrire, dans l’éducation individuelle et dans l’évolution collective, de commencer par la seconde, dont les phénomènes, plus simples et plus indépendants, à raison de leur généralité supérieure, comportent seuls d’abord une appréciation vraiment positive, tandis que leurs lois, directement relatives à l’existence universelle, exercent ensuite une influence nécessaire sur l’existence spéciale des corps vivants.
L’astronomie constitue nécessairement, à tous égards, l’élément le plus décisif de cette théorie préalable du monde extérieur, soit comme mieux susceptible d’une pleine positivité, soit en tant que caractérisant le milieu général de tous nos phénomènes quelconques, et manifestant, sans aucune autre complication, la simple existence mathématique, c’est-à-dire géométrique ou mécanique, commune à tous les êtres réels. Mais, même quand on condense le plus possible les vraies conceptions encyclopédiques, on ne saurait réduire la philosophie inorganique à cet élément principal, parce qu’elle resterait alors complètement isolée de la philosophie organique. Leur lien fondamental, scientifique et logique, consiste surtout dans la branche la plus complexe de la première, l’étude des phénomènes de composition et de décomposition, les plus éminents de ceux que comporte l’existence universelle, et les plus rapprochés du mode vital proprement dit. C’est ainsi que la philosophie naturelle, envisagée comme le préambule nécessaire de la philosophie sociale, se décomposant d’abord en deux études extrêmes et une étude intermédiaire, comprend successivement ces trois grandes sciences, l’astronomie, la chimie et la biologie, dont la première touche immédiatement à l’origine spontanée du véritable esprit scientifique, et la dernière à sa destination essentielle. Leur essor initial respectif se rapporte, historiquement, à l’antiquité grecque, au moyen âge, et à l’époque moderne.
72 - Une telle appréciation encyclopédique ne remplirait pas encore suffisamment les conditions indispensables de continuité et de spontanéité propres à un tel sujet : d’une part, elle laisse une lacune capitale entre l’astronomie et la chimie, dont la liaison ne saurait être directe ; d’une autre part, elle n’indique pas assez la vraie source de ce système spéculatif, comme un simple prolongement abstrait de la raison commune, dont le point de départ scientifique ne pouvait être directement astronomique. Mais pour compléter la formule fondamentale, il suffit en premier lieu, de placer, au début de ce vaste ensemble, la science mathématique, seul berceau nécessaire de la positivité rationnelle, aussi bien pour l’individu que pour l’espèce.
Si, par une application plus spéciale de notre principe encyclopédique, on décompose, à son tour, cette science initiale dans ses trois grandes branches, le calcul, la géométrie, et la mécanique, on détermine enfin, avec la dernière précision philosophique, la véritable origine de tout le système scientifique, d’abord issu, en effet, des spéculations purement numériques, qui étant, de toutes, les plus générales, les plus simples, les plus abstraites, et les plus indépendantes, se confondent presque avec l’élan spontané de l’esprit positif chez les plus vulgaires intelligences, comme le confirme encore, sous nos yeux, l’observation journalière de l’essor individuel.
73 - On parvient ainsi graduellement à découvrir l’invariable hiérarchie, à la fois historique et dogmatique, également scientifique et logique, des six sciences fondamentales, la mathématique, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie, dont la première constitue nécessairement le point de départ exclusif et la dernière le seul but essentiel de toute philosophie positive, envisagée désormais comme formant, par sa nature, un système vraiment indivisible, où toute décomposition est radicalement artificielle, sans être d’ailleurs nullement arbitraire, tout s’y rapportant finalement à l’Humanité, unique conception pleinement universelle.
L’ensemble de cette formule encyclopédique, exactement conforme aux vraies affinités des études correspondantes, et qui d’ailleurs comprend évidemment tous les éléments de nos spéculations réelles, permet enfin à chaque intelligence de renouveler à son gré l’histoire générale de l’esprit positif, en passant, d’une manière presque insensible, des moindres idées mathématiques aux plus hautes pensées sociales. Il est clair, en effet, que chacune des quatre sciences intermédiaires se confond, pour ainsi dire, avec la précédente quant à ses plus simples phénomènes, et avec la suivante quant aux plus éminents. Cette parfaite continuité spontanée deviendra surtout irrécusable à tous ceux qui reconnaîtront, dans l’ouvrage ci-dessus indiqué, que le même principe encyclopédique fournit aussi le classement rationnel des diverses parties constituantes de chaque étude fondamentale, en sorte que les degrés dogmatiques et les phases historiques peuvent se rapprocher autant que l’exige la précision des comparaisons ou la facilité des transitions.
74 - Dans l’état présent des intelligences, l’application logique de cette grande formule est encore plus importante que son usage scientifique, la méthode étant, de nos jours, plus essentielle que la doctrine elle-même, et d’ailleurs seule immédiatement susceptible d’une pleine régénération. Sa principale utilité consiste donc aujourd’hui à déterminer rigoureusement la marche invariable de toute éducation vraiment positive, au milieu des préjugés irrationnels et des vicieuses habitudes propres à l’essor préliminaire du système scientifique, ainsi graduellement formé de théories partielles et incohérentes, dont les relations mutuelles devaient jusqu’ici rester inaperçues de leurs fondateurs successifs.
Toutes les classes actuelles de savants violent maintenant, avec une égale gravité, quoiqu’à divers titres, cette obligation fondamentale. En se bornant ici à indiquer les deux cas extrêmes, les géomètres, justement fiers d’être placés à la vraie source de la positivité rationnelle, s’obstinent aveuglément à retenir l’esprit humain dans ce degré purement initial du véritable essor spéculatif, sans jamais considérer son unique but nécessaire ; au contraire, les biologistes préconisant, à bon droit, la dignité supérieure de leur sujet, immédiatement voisin de cette grande destination, persistent à tenir leurs études dans un irrationnel isolement, en s’affranchissant arbitrairement de la difficile préparation qu’exige leur nature. Ces, dispositions opposées, mais également empiriques, conduisent trop souvent aujourd’hui, chez les uns, à une vaine déperdition d’efforts intellectuels, désormais consumés, en majeure partie, en recherches de plus en plus puériles; chez les autres, à une instabilité continue des diverses notions essentielles, faute d’une marche vraiment positive. Sous ce dernier aspect surtout, on doit remarquer, en effet, que les études sociales ne sont pas maintenant les seules restées encore extérieures au système pleinement positif, sous la stérile domination de l’esprit théologico-métaphysique ; au fond, les études biologiques elles-mêmes, surtout dynamiques, quoiqu’elles soient académiquement constituées, n’ont pas non plus atteint jusqu’ici à une vraie positivité, puisque aucune doctrine capitale n’y est aujourd’hui suffisamment ébauchée, en sorte que le champ des illusions et des jongleries y demeure encore presque indéfini.
Or, la déplorable prolongation d’une telle situation tient essentiellement, en l’un et l’autre cas, à l’insuffisant accomplissement des grandes conditions logiques déterminées par notre loi encyclopédique : car, personne n’y conteste plus, depuis longtemps, la nécessité d’une marche positive ; mais tous en méconnaissent la nature et les obligations, que peut seule caractériser la vraie hiérarchie scientifique. Qu’attendre, en effet, soit envers les phénomènes sociaux, soit même envers l’étude, plus simple, de la vie individuelle, d’une culture qui aborde directement des spéculations aussi complexes, sans s’y être dignement préparée par une saine appréciation des méthodes et des doctrines relatives aux divers phénomènes moins compliqués et plus généraux, de manière à ne pouvoir suffisamment connaître ni la logique inductive, principalement caractérisée, à l’état rudimentaire, par la chimie, la physique, et d’abord l’astronomie, ni même la pure logique déductive, ou l’art élémentaire du raisonnement décisif, que l’initiation mathématique peut seule développer convenablement ?
75 - Pour faciliter l’usage habituel de notre formule hiérarchique, il convient beaucoup, quand on n’a pas besoin d’une grande précision encyclopédique, d’y grouper les termes deux à deux, de façon à la réduire à trois couples, l’un initial, mathématico-astronomique, l’autre final, biologico-sociologique, séparés et réunis par le couple intermédiaire, physico-chimique. Cette heureuse condensation résulte d’une irrécusable appréciation, puisqu’il existe, en effet, une plus grande affinité naturelle, soit scientifique, soit logique, entre les deux éléments de chaque couple qu’entre les couples consécutifs eux-mêmes ; comme le confirme souvent la difficulté qu’on éprouve à séparer nettement la mathématique de l’astronomie, et la physique de la chimie, par suite des habitudes vagues qui dominent encore envers toutes les pensées d’ensemble ; la biologie et la sociologie surtout continuent à se confondre presque, chez la plupart des penseurs actuels. Sans aller jamais jusqu’à ces vicieuses confusions, qui altéreraient radicalement les transitions encyclopédiques, il sera fréquemment utile de réduire ainsi la hiérarchie élémentaire des spéculations réelles à trois couples essentiels, dont chacun pourra d’ailleurs être brièvement désigné d’après son élément le plus spécial, qui est toujours effectivement le plus caractéristique, et le plus propre à définir les grandes phases de l’évolution positive, individuelle ou collective. »
[Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif, Troisième partie, chapitre III]