FRIEDMAN Georges 1902 – 1977 [01] On ne peut assimiler la rationalisation technique du travail à une libération du travailleur
FRIEDMAN Georges 1902 – 1977 [01] On ne peut assimiler la rationalisation technique du travail à une libération du travailleur
L’ O.S.T. et le scientific management comme anti-humanisme
[Ce texte est une réponse à Durkheim : le travail n’est pas nécessairement source de solidarité ; le Taylorisme le démontre. Mais il est avant tout une critique de la rationalisation technique du travail, l’Organisation Scientifique du Travail [O.S.T.] et de ses effets sur l’épanouissement de la personne. La question des « conditions de travail », de leur cadrage et de leur respect, [Code du travail] est en germe dans ce texte qui est une description phénoménologique des tâches de l’O.S. dans son rapport à la machine mais surtout à un mode d’organisation des tâches.] Friedmann est un des fondateurs de ce qui deviendra la « sociopsychologie du travail »]
« Tout d’abord, le travail est dépersonnalisé. Le scientific management, en s’appliquant à la production de série, a constamment tendu à simplifier et standardiser les tâches, à resserrer la hiérarchie des qualifications et, parallèlement, l’échelle des salaires : notons que ce dernier processus a été stimulé, dans beaucoup de pays, par l’action syndicale, préoccupée avant tout, afin d’améliorer le sort du plus grand nombre, d’élever la rémunération des catégories inférieures. Dans la plupart des cas, les OS, hommes ou femmes, n’ont pas d’espoir de promotion « sur le tas », sauf l’accession à la maîtrise et aux nouveaux postes, encore peu nombreux, d’ouvriers pluri-spécialisés. Pour se promouvoir, il leur faut échapper à leur tâche, se transférer vers la réparation, l’entretien, les magasins, les bureaux : débouchés difficiles et, jusqu’ici, relativement rares.
L’OS voit chaque jour qu’il y a quantité de tâches semblables, quasi identiques à la sienne, ni meilleures ni pires. Évidemment, pour l’ouvrier qui vit quotidiennement ces tâches, elles revêtent des colorations parfois variées, des différences internes que nous ne méconnaissons pas et sur lesquelles des recherches de psychologie industrielle ont attiré l’attention. Mais, quelle que soit l’importance de ces différences au regard de l’ouvrier, leur impact sur ses attitudes et réactions dans l’atelier, il constate qu’au regard de la Direction elles paraissent très petites, négligeables et, en conséquence, il a l’impression d’être « interchangeable ». Il s’ensuit que se développe chez lui le sens d’un anonymat parmi une masse de travailleurs, renforcé encore par le défaut d’intégration morale à une entreprise où il n’a {...] ni participation aux décisions, ni responsabilité. Ce sentiment est, de plus, accentué par l’absence quasi totale de liens personnels avec les cadres, sinon avec les supérieurs immédiats [chefs d’équipe et contremaîtres], et par la similitude ou l’identité de l’enveloppe de paie que reçoit chaque ouvrier, à la fin de la semaine ou de la quinzaine.
Chez l’ouvrier spécialisé, saisi dans le corset de fer de l’OST, la dépersonnalisation s’accompagne souvent de la conscience de ne jamais pouvoir achever une tâche, de ne jamais pouvoir, en prenant du recul, se dire qu’il a réalisé quelque chose, lui-même, et qu’il l’a bien fait. Il manifeste parfois des sentiments de fierté collective lorsque, par exemple, l’entreprise a « sorti » un modèle nouveau, qui a du succès, et nous en avons observé quelques signes en écoutant des ouvriers de certaines grandes firmes françaises discuter entre eux devant des stands du Salon de l’automobile. Mais, à vrai dire, de tels cas semblent rares dans les conditions socio-économiques actuelles et ils ne peuvent servir de substitut à un sentiment de réalisation et d’achèvement qui serait fréquemment éprouvé dans l’atelier même, sur le poste de travail.
Tous les traits de l’aliénation sont intimement imbriqués les uns dans les autres, ils réagissent les uns sur les autres. Un travail dépersonnalisé, toujours inachevé est aussi un travail dépourvu de participation. L’Organisation scientifique, par ses doctrinaires les plus conscients aussi bien que par ses vulgarisateurs empiriques, s’est efforcée, d’un continent à l’autre et cela dans les branches les plus diverses de l’activité industrielle, commerciale, administrative des nations évoluées et des pays « sous-développés », de préparer l’exécution des tâches de manière à interdire l’appel aux aptitudes et besoins les plus profonds de l’individu. La séparation de la pensée et de l’exécution, principe qu’elle applique constamment et dont elle fait l’indispensable condition du progrès technique et des hauts rendements, se solde par la non-participation de l’individu à son travail. Mais, comme l’écrit un spécialiste réputé des relations industrielles, un de ceux qui, aux États-Unis, ont clairement vu et dénoncé l’erreur funeste de cette orientation, « remplir matériellement, avec son corps, un espace dans l’usine ou dans le bureau, exécuter des mouvements dont le cerveau d’autres hommes a calculé le déroulement, déployer sa force physique ou utiliser l’énergie de la vapeur et de l’électricité, ce n’est pas cela qui permet à des êtres humains de manifester leurs aptitudes essentielles ».
Celles-ci se trouvent exclues des tâches auxquelles ceux qui les effectuent jour après jour, heure après heure, n’ont pas la possibilité de participer psychologiquement, moralement, socialement. Sur ce point, l’opposition entre les méthodes des organisateurs et les conclusions des sciences humaines, appliquées au travail, est brutale : le technicien, voyant essentiellement dans l’homme un instrument, s’ingénie à ce que tout soit pour lui préparé à l’avance, afin qu’il fonctionne le plus rapidement et le plus efficacement ; le psychologue et le sociologue, eux, insistant sur la présence fondamentale d’un besoin de participation chez l’individu au cours du travail, recommandent d’organiser celui-ci dans des conditions telles que la personnalité du travailleur soit engagée et, autant que possible, développée, épanouie à travers cette activité. »
[Georges Friedman, Le travail en miettes, 1964, Gallimard, p 248-251]