Sartre [10] La liberté comme choix et projet n’existe qu’en situation. L’exemple du rocher à escalader.

Publié le par Maltern

Sartre [10] La liberté comme choix et projet n’existe qu’en situation. L’exemple du rocher à escalader.

 

« L’argument décisif utilisé par le bon sens contre la liberté consiste à nous rappeler notre impuissance. Loin que nous puissions modifier notre situation à notre gré, il semble que nous ne puissions pas nous changer nous‑mêmes. Je ne suis « libre » ni d’échapper au sort de ma classe, de ma nation, de ma famille, ni même d’édifier ma puissance ou ma fortune, ni de vaincre mes appétits les plus insignifiants ou mes habi­tudes. Je nais ouvrier, Français, hérédo‑syphilitique ou tuberculeux. L’histoire d’une vie, quelle qu’elle soit, est l’histoire d’un échec. Le coefficient d’adversité des choses est tel qu’il faut des années de patience pour obtenir le plus infime résultat. Encore faut‑il «obéir à la nature pour la commander », c’est‑à‑dire insérer mon action dans les mailles du déterminisme. Bien plus qu’il ne parait « se faire », l’homme semble « être fait » par le climat et la terre, la race et la classe, la langue. L’histoire de la collectivité dont il fait partie, l’hérédité, les circonstances individuelles de son enfance, les habitudes acquises, les grands et les petits événements de sa vie.

 

Cet argument n’a jamais profondément troublé les partisans de la liberté humaine : Descartes, le premier, reconnaissait à la fois que la volonté est infinie et qu’il faut « tâcher à nous vaincre plutôt que la fortune ». C’est qu’il convient ici de faire des distinctions ; beaucoup des faits énoncés par les déterministes ne sauraient être pris en considération. Le coefficient d’adversité des choses en particulier, ne saurait être un argument contre notre liberté, car c’est par nous, c’est‑à‑dire par la position préalable d’une fin que surgit ce coefficient d’adversité. Tel rocher qui manifeste une résis­tance profonde si je veux le déplacer, sera, au contraire, une aide précieuse si je veux l’escalader pour contempler le paysage. En lui-même ‑ s’il est même possible d’envisager ce qu’il peut être en lui-même ‑ il est neutre, c’est‑à‑dire qu’il attend d’être éclairé par une fin pour se manifester comme adversaire ou comme auxiliaire. Encore ne peut‑il se manifester de l’une ou l’autre manière qu’à l’intérieur d’un complexe‑ustensile déjà établi. Sans les pics et les piolets, les sentiers déjà tracés, la technique de l’ascension, le rocher ne serait ni facile ni malaisé à gravir ; la question ne se poserait pas, il ne soutiendrait aucun rapport d’aucune sorte avec la technique de l’alpinisme. Ainsi, bien que les choses brutes […] puis­sent dès l’origine limiter notre liberté d’action, c’est notre liberté elle‑même qui doit préalablement constituer le cadre, la technique et les fins par rapport auxquels elles se manifesteront comme des limites. Si le rocher, même, se révèle comme «trop difficile à gravir », et si nous devons renoncer à l’ascension, notons qu’il ne s’est révélé tel que pour avoir été originellement saisi comme « gravissable »; c’est donc notre liberté qui consti­tue les limites qu’elle rencontrera par la suite.

 

[…] Le sens commun conviendra avec nous, en effet, que l’être dit libre est celui qui peut réaliser ses projets. Mais pour que l’acte puisse comporter une réalisation, il convient que la simple projection d’une fin possible se distingue a priori de la réalisation de cette fin. S’il suffit de concevoir pour réaliser, me voilà plongé dans un monde semblable à celui du rêve, où le possible ne se distingue plus aucunement du réel. Je suis condamné dès lors à voir le monde se modifier au gré des chan­gements de ma conscience, je ne puis pas pratiquer, par rap­port à ma conception, la « mise entre parenthèses » et la suspension de jugement qui distinguera une simple fiction d’un choix réel. L’objet apparaissant dès qu’il est simplement conçu, ne sera plus ni choisi ni seulement souhaité. La distinction entre le simple souhait, la représentation que je pourrais choi­sir et le choix étant abolie, la liberté disparaît avec elle.

 

[…] Il faut. en outre, préciser contre le sens commun que la for­mule « être libre » ne signifie pas « obtenir ce qu’on a voulu », mais « se déterminer à vouloir [au sens large de choisir] par soi‑même ». Autrement dit, le succès n’importe aucunement à la liberté. La discussion qui oppose le sens commun aux philo­sophes vient ici d’un malentendu : le concept empirique et populaire de « liberté » produit de circonstances historiques, politiques et morales équivaut à la « faculté d’obtenir les fins choisies ». Le concept technique et philosophique de liberté, le seul que nous considérions ici, signifie seulement : autonomie du choix. Il faut cependant noter que le choix étant identique au faire suppose, pour se distinguer du rêve et du souhait, un commencement de réalisation. Ainsi ne dirons‑nous pas qu’un captif est toujours libre de sortir de prison,.ce qui serait absurde, ni non plus qu’il est toujours libre de souhaiter l’élargissement, ce qui serait une lapalissade sans portée, mais qu’il est toujours libre de chercher à s’évader [ou à se faire libérer] ‑ c’est‑à‑dire que quelle que soit sa condition, il peut pro‑jeter son évasion et s’apprendre à lui‑même la valeur de son projet par un début d’action. Notre description de la liberté ne distin­guant pas entre le choisir et le faire, nous oblige à renoncer du coup à la distinction entre l’intention et l’acte. On ne saurait pas plus séparer l’intention de l’acte que la pensée du langage qui l’exprime et, comme il arrive que notre parole nous apprend notre pensée, ainsi nos actes nous apprennent nos intentions, c’est‑à‑dire nous permettent de les dégager, de les schématiser, et d’en faire des objets au lieu de nous borner à les vivre, c’est-­à‑dire à en prendre une conscience non‑thétique. Cette distinction essentielle entre la liberté du choix et la liberté d’obtenir a certainement été vue par Descartes, après le stoïcisme. Elle met un terme à toutes les discussions sur «vouloir» et «pouvoir» qui opposent aujourd’hui encore les partisans et les adversaires de la liberté. 

 

[…] C’est donc seulement dans et par le libre surgissement d’une liberté que le monde développe et révèle les résistances qui peuvent rendre la fin projetée irréa­lisable. L’homme ne rencontre d’obstacle que dans le champ de sa liberté. Mieux encore : il est impossible de décréter a priori ce qui revient à l’existant brut et à la liberté dans le caractère d’obstacle de tel existant particulier. Ce qui est obstacle pour moi, en effet, ne le sera pas pour un autre. Il n’y a pas d’obstacle absolu, mais l’obstacle révèle son coefficient d’adversité à tra­vers les techniques librement inventées, librement acquises ; il le révèle aussi en fonction de la valeur de la fin posée par la liberté. Ce rocher ne sera pas un obstacle si je veux, coûte que coûte, parvenir au haut de la montagne ; il me découragera, au contraire, si j’ai librement fixé des limites à mon désir de faire l’ascension projetée. Ainsi le monde, par des coefficients d’ad­versité, me révèle la façon dont je tiens aux fins que je m’as­signe ; en sorte que je ne puis jamais savoir s’il me donne un renseignement sur moi ou sur lui. […] A désir égal d’escalade, le rocher sera aisé à gravir pour tel ascensionniste athlétique, difficile pour tel autre, novice, mal entraîné et au corps malingre. Mais le corps ne se révèle à son tour comme bien ou mal entraîné que par rapport à un choix libre. C’est parce que je suis là et que j’ai fait de moi ce que je suis que le rocher développe par rapport à mon corps un coefficient d’adversité. Pour l’avocat demeuré à la ville et qui plaide, le corps dissimulé sous sa robe d’avocat, le rocher n’est ni difficile ni aisé à gravir : il est fondu dans la totalité « monde » sans en émer­ger aucunement. Et, en un sens, c’est moi qui choisis mon corps comme malingre, en l’affrontant aux difficultés que je fais naître [alpinisme, cyclisme, sport]. Si je n’ai pas choisi de faire du sport, si je demeure dans les villes et si je m’occupe exclu­sivement de négoce ou de travaux intellectuels, mon corps ne sera aucunement qualifié de ce point de vue. Ainsi commen­çons‑nous à entrevoir le paradoxe de la liberté : il n’y a de liberté qu’en situation et il n’y a de situation que par la liberté. La réalité‑humaine rencontre partout des résistances et des obs­tacles qu’elle n’a pas créés ; mais ces résistances et ces obstacles n’ont de sens que dans et par le libre choix que la réalité humaine est. »

 

[Sartre, L’Ëtre et le Néant, [1943] Parie IV chap 1’Etre et Faire : la liberté, p 561-570]


 

 

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Publié dans 27 - Liberté

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C
Bonjour, il semble qu'il y ait une erreur dans l'indexation : le passage cité se trouve en réalité dans le deuxième chapitre de la Quatrième partie : "Liberté et facticité: la situation", p. 638-6XX de l'édition Tel Gallimard de 2017.
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