Sartre [19] La rencontre de l’autre comme « conflit » : « Autrui le voleur de mon monde » et celui qui peut m’objectiver, me « chosifier ». Ex. du jardin public.
Sartre [19] La rencontre de l’autre comme « conflit » : « Autrui le voleur de mon monde » et celui qui peut m’objectiver, me « chosifier ». Ex. du jardin public.
[Sartre suit la leçon de Hegel, le fait premie-/*r n’est pas la solitude du « cogito » cartésien, mais l’opposition à l’autre conscience. L’analyse sartrienne du regard développe cette thèse : croiser le regard ce n’est pas une relation entre un sujet et un objet, c’est un conflit entre deux sujets qui tendent à s’objectiver mutuellement.]
« Je suis dans un jardin public. Non loin de moi voici une pelouse et le long de cette pelouse des chaises. Un homme passe près des chaises. Je vois cet homme, je le saisis comme objet à la fois et comme homme. Qu’est-ce que cela signifie ?
[…] Si je devais penser qu’il n’est rien d’autre qu’une poupée, je lui appliquerais les catégories qui me servent habituellement à grouper les choses spatio-temporelles. C’est-à-dire que je le saisirais comme étant à côté des chaises, à 2 m 20 de la pelouse, comme exerçant une certaine pression sur le sol, etc. Son rapport avec les autres objets serait du type purement additif; […] aucune relation neuve n’apparaîtrait par lui, entre ces choses de mon univers : groupées et synthétisées de mon côté en complexes instrumentaux, elles se désagrégeraient du sien en multiplicité de relations d’indifférences. Le percevoir comme homme au contraire, c’est saisir une relation non additive de la chaise à lui, c’est enregistrer une relation sans distance des choses de mon univers autour de cet objet privilégié.[...] Certes la pelouse demeure à 2m20 de lui; mais elle est aussi liée à lui comme pelouse, dans une relation qui transcende la distance et la contient à la fois.[...] Il s’agit d’une relation sans parties, données d’un coup et à l’intérieur de laquelle se déplie une spatialité qui n’est pas ma spatialité, car au lieu d’être un groupement vers moi des objets, il s’agit d’une orientation qui me fuit. [...] Elle apparaît comme une désintégration des relations que j’appréhende entre les objets de mon univers. Et cette désintégration ce n’est pas moi qui la réalise […] Ainsi l’apparition parmi les objets de mon univers d’un élément de désintégration de cet univers, c’est ce que j’appelle l’apparition d’un homme dans mon univers.[...] Ainsi tout à coup un objet est apparu qui m’a volé le monde. […] L’apparition d’autrui dans le monde correspond donc à un glissement figé de tout l’univers, à une décentration du monde qui mine par dessous la centralisation que j’opère dans le même temps.
[...] Si autrui-objet se définit en liaison avec le monde comme l’objet qui voit ce que je vois, ma liaison fondamentale avec autrui-sujet doit se ramener à la possibilité permanente de l’être-vu par autrui. C’est dans cette révélation de mon être-objet pour autrui que je dois pouvoir saisir la présence de son être-sujet. Ainsi ce rapport que je nomme « être-vu-par-autrui » loin d’être une des relations signifiées, entre autres par le mot d’homme, représente au contraire un fait irréductible qu’on ne pourrait déduire ni de l’essence d’autrui-objet, ni de mon être-sujet. Mais au contraire si le concept d’autrui doit avoir un sens, il ne peut le tenir que de la conversion et la dégradation de cette relation originelle. […] Ainsi la notion d’autrui ne saurait en aucun cas viser une conscience solitaire et extra-mondaine que je ne puis même pas penser : l’homme se définit par rapport au monde et par rapport à moi-même : il est cet objet du monde qui détermine un écoulement interne de l’univers, une hémorragie interne; il est se sujet qui se découvre à moi dans cette fuite de moi-même vers l’objectivation. »
[Sartre, L’Etre et le Néant, Gallimard, pp. 311 sq.] [< Sartre [19] Texte complet.