MARTINET André 1909 - 1999 [02] Chaque langue est une organisation du monde de notre expérience.
MARTINET André 1909 - 1999 [02] Chaque langue est une organisation du monde de notre expérience.
La langue n’est pas un répertoire, une nomenclature et le mot n’est pas une étiquette sur les choses.
[Martinet montre que le langage ne se contente pas de désigner des choses, qui avant lui existeraient dans leur multiplicité et leur distinction. En fait, les différentes langues sont des analyses originales d’un monde d’abord moins différencié. Le mot à la limite fait surgir la chose pour la conscience en la désignant.]
« Cette notion de langue‑répertoire se fonde sur l’idée simpliste que le monde tout entier s’ordonne, antérieurement à la vision qu’en ont les hommes, en catégories d’objets parfaitement distinctes, chacune recevant nécessairement une désignation dans chaque langue; ceci, qui est vrai, jusqu’à un certain point, lorsqu’il s’agit par exemple d’espèces d’êtres vivants, ne l’est plus dans d’autres domaines : nous pouvons considérer comme naturelle la différence entre l’eau qui coule et celle qui ne coule pas; mais, à l’intérieur de ces deux catégories, qui n’aperçoit ce qu’il y a d’arbitraire dans la subdivision en océans, mers, lacs, étangs, en fleuves, rivières, ruisseaux, torrents ? La communauté de civilisation fait sans doute que, pour les Occidentaux, la mer Morte est une mer et le Grand Lac Salé un lac, mais n’empêche pas que les Français soient seuls à distinguer entre le fleuve, qui se jette dans la mer et la rivière, qui se jette dans un autre cours d’eau. Dans un autre domaine, le Français désigne au moyen d’un même terme bois un lieu planté d’arbres, la matière bois en général, le bois de charpente et le bois à brûler, sans parler d’emplois plus spéciaux du type bois de cerf; le danois a un mot troe, qui désigne l’arbre et la matière en bois en général, et, en concurrence avec tommer, le bois de charpente; mais il n’utilise pas ce mot pour un lieu planté d’arbres, qui se dit skov, ni pour le bois de chauffage, qui se dit broende.
Pour les principaux sens du mot français bois, l’espagnol distingue entre bosque, madera, lena, lena, l’italien entre bosco, legno, legna, legname, l’allemand entre Wald, Gehâlz, Holz.[…] Dans le spectre solaire, un Français, d’accord en cela avec la plupart des Occidentaux, distinguera entre du violet, du bleu, du vert, du jaune, de l’orangé et rouge. Mais ces distinctions ne se trouvent pas dans le spectre lui‑même où il n’y a qu’un continu du violet au rouge. Ce continu est diversement articulé selon les langues. Sans sortir d’Europe, on note qu’en breton et en gallois un seul mot glas s’applique à une portion du spectre qui recouvre à peu près les zones françaises du bleu et du vert. Il est fréquent de voir ce que nous nommons vert partagé entre deux unités qui recouvrent l’une une partie la de ce que nous désignons comme bleu, l’autre l’essentiel de notre jaune. Certaines langues se contentent de deux couleurs de base correspondant grossièrement aux deux moitiés du spectre. […] En fait, à chaque langue correspond une organisation particulière des données de l’expérience. Apprendre une autre langue, ce n’est pas mettre de nouvelles étiquettes sur des objets connus, mais s’habituer à analyser autrement ce qui fait l’objet de communications linguistiques. »
[André Martinet, Éléments de linguistique générale, 1967, p. 11-12, Colin]