AUSTIN J.-L. 1911-1960 [01a] « Quand dire, c’est faire » La parole peut être action directe et non représentation ou description d’une pensée ou d’une action.

Publié le par Maltern

AUSTIN J.-L. 1911-1960 [01a] « Quand dire, c’est faire » La parole peut être action directe et non représentation ou description d’une pensée ou d’une action.

Enoncés « constatifs » et « performatifs.»

                                                   

[Il faut distinguer entre deux jeux de langage, le constatif et le performatif, soit entre un usage représentatif ou informatif, et une dimension active.Dans le premier cas nos mots enregistrent un état du monde, dans l’autre ils ajoutent au monde un état; dans l’un la pensée court world to word, dans l’autre word to world. Un énoncé comme «la fenêtre est ouverte» (vrai ou faux) suit et décrit l’état du monde, le performatif «la séance est ouverte» ajoute au monde un nouvel état. Alors que dans l’usage descriptif le signe reste à l’extérieur de la chose, dans son usage performatif ces deux niveaux tendent à se confondre. « Je vous félicite» énonce un acte qui n’est autre que cette énonciation elle‑même]

 

 

 

« […] Toutes les affirmations, vraies ou fausses, ne sont pas des descriptions; voilà pourquoi je préfère employer le mot «constatif». […] Car on peut trouver des énonciations qui satisfont ces conditions et qui, pourtant,

 

A) ne « décrivent » , ne « rapportent » , ne constatent absolument rien, ne sont pas « vraies ou fausses » ; et sont telles que

 

B) l’énonciation de la phrase est l’exécution d’une action (ou une partie de cette exécution) qu’on ne saurait, répétons‑le, décrire tout bonnement comme étant l’acte de dire quelque chose.

 

[…] Exemples

 

(E. a) « Oui [je le veux] (c’est‑à‑dire je prends cette femme comme épouse légitime) » ‑ ce «oui » étant prononcé au cours de la cérémonie du mariage.

 

(E. b) « Je baptise ce bateau le Queen Elizabeth » ‑ comme on dit lorsqu’on brise une bouteille contre la coque.

 

(E. c) «Je donne et lègue ma montre à mon frère » ‑ comme on peut lire dans un testament.

 

[…] Pour ces exemples, il semble clair qu’énoncer la phrase (dans les circonstances appropriées, évidemment), ce n’est ni décrire ce qu’il faut bien reconnaître que je suis en train de faire [1] en parlant ainsi, ni affirmer que je le fais : c’est le faire. Aucune des énonciations citées n’est vraie ou fausse : j’affirme la chose comme allant de soi et ne la discute pas. […] Quand je dis, à la mairie ou à l’autel, etc., «Oui [je le veux] », je ne fais pas le reportage d’un mariage: je me marie.

 

Quel nom donner à une phrase ou à une énonciation de ce type ? Je propose de l’appeler une phrase performative ou une énonciation performative ou ‑ par souci de brièveté ‑ un «performatif». Le terme «performatif» sera utilisé dans une grande variété de cas et de constructions (tous apparentés), à peu près comme l’est le terme « impératif ». Ce nom dérive, bien sûr, du verbe [anglais] perform, verbe qu’on emploie d’ordinaire avec le substantif «action» : il indique que produire l’énonciation est exécuter une action (on ne considère pas, habituellement, cette production‑là comme ne faisant que dire quelque chose).

 

[…] On peut opposer aux formules qui précèdent une première objection, valable, et qui n’est pas sans une certaine importance. Dans de très nombreux cas, en effet, il est possible d’exécuter un acte d’un genre tout à fait identique, non pas en énonçant des mots ‑ qu’ils soient écrits ou prononcés ‑, mais d’une autre manière. Je puis, par exemple, en certains lieux, contracter mariage par simple cohabitation. […] Mais la vraie raison pour laquelle ce genre de remarques semble dangereux, tient probablement à un autre fait, évident, sur lequel nous aurons à revenir en détail, et que voici. Prononcer des mots, en effet, est d’ordinaire un événement capital, ou même l’événement capital, dans l’exécution [performance] de l’acte. […] Disons, d’une manière générale, qu’il est toujours nécessaire que les circonstances dans lesquelles les mots sont prononcés soient d’une certaine façon (ou de plusieurs façons) appropriées, et qu’il est d’habitude nécessaire que celui‑là même qui parle, ou d’autres personnes, exécutent aussi certaines autres actions ‑actions « physiques » ou « mentales », ou même actes consistant à prononcer ultérieurement d’autres paroles. C’est ainsi que pour […] me marier (chrétiennement), il est essentiel que je ne sois pas déjà marié avec une femme vivante, saine d’esprit et non divorcée, etc.

 

[…] Mais il nous arrive souvent d’avoir l’impression que le sérieux des mots leur vient de ce qu’ils ont été prononcés seulement comme le signe extérieur et visible d’un acte intérieur et spirituel ‑ signe commode dont le rôle serait de conserver les traces de l’acte ou d’en informer les autres. Dès lors le pas est vite franchi qui mène à croire ou à supposer, sans s’en rendre compte, que dans bien des cas l’énonciation extérieure est la description, vraie ou fausse, d’un événement intérieur. On trouvera l’expression classique de cette idée dans Hippolyte (vers 612) où Hippolyte dit : « Ma langue prêta serment, mais non pas mon cœur » (ou mon esprit ou quelque autre artiste dans les coulisses[2]). C’est ainsi que « Je promets de...» m’oblige : enregistre mon acceptation spirituelle de chaînes non moins spirituelles. […] Car celui qui dit « Promettre ne consiste pas simplement à prononcer des mots: c’est un acte intérieur et spirituel !» sera sans doute considéré comme un moraliste. […] Non : la précision et la moralité sont toutes deux du côté de celui qui dit tout simplement : notre parole, c’est notre engagement. »

 

[J. L. Austin, Quand dire, c’est faire, 1970,1ère conférence, Seuil]

 

 

 

 

 


[1] (NdA)Encore moins ce que j’ai déjà fait, ou ce qu’il me faudra faire plus tard.

 

[2] (NdA)Je n’ai pas l’intention pour autant d’éliminer tous ceux qui travaillent dans les coulisses: les éclairagistes, le régisseur, voire le souffleur; j’en veux seulement à certaines doublures inutiles.

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