MALSON Lucien [01] Ce que l’étude des « enfants sauvages » nous apprend sur la nature humaine.
MALSON Lucien [01] Ce que l’étude des « enfants sauvages » nous apprend sur la nature humaine.
« L’homme n’a pas de nature, il a ou plutôt il est une histoire. »
« C’est une idée désormais conquise que l’homme n’a point de nature mais qu’il a ‑ ou plutôt qu’il est ‑ une histoire. Ce que l’existentialisme affirmait, et qui fit scandale, on ne sait trop pourquoi, naguère, apparaît comme une vérité qu’on peut voir annoncée en tous les grands courants de pensée contemporaine. Par le behaviorisme qui nie, avec Naville, «l’hérédité des traits mentaux, des talents, des capacités », par le marxisme, qui reconnaît avec Wallon, que, « de tous les êtres vivants, l’homme est à sa naissance le plus incapable, condition de ses progrès ultérieurs », par la psychanalyse qui confirme, selon l’expression de Lagache, que « l’idée d’instincts se développant pour eux‑mêmes ne correspond à aucune réalité humaine », par le culturalisme enfin, relevant à la fois du marxisme et de la psychanalyse, lequel liquide les derniers doutes et fait briller en pleine lumière ce que l’individu doit à l’environnement dans l’édification de la personne.
Certes, la notion même d’instinct, dans la psychologie animale, a perdu la rigidité qu’elle avait jadis. On sait, aujourd’hui, que l’imitation, l’apprentissage des tâches chez les animaux supérieurs, que l’effet de suggestion du groupe chez les animaux inférieurs vivant en une sorte de permanente hypnose, indiquent le rôle non négligeable de l’entourage dans la maturation de l’instinct. Malgré tout, celui‑ci n’en continue pas moins d’apparaître comme un « a priori de l’espèce » dont chaque être exprime la force directrice d’une manière assez précise, même dans le cas d’un précoce isolement. C’est en ce sens qu’un comportement animal renvoie tout de même à quelque chose comme une nature. Chez l’enfant, tout isolement extrême révèle l’absence en lui de ces solides a priori, de ces schèmes adaptifs spécifiques. Les enfants privés trop tôt de tout commerce social, ‑ ces enfants qu’on appelle « sauvages » ‑ demeurent démunis dans leur solitude au point d’apparaître comme des bêtes dérisoires, comme de moindres animaux. Au lieu d’un état de nature où l’homo sapiens et l’homo faber rudimentaires se laisseraient apercevoir, il nous est donné d’observer une simple condition aberrante, au niveau de laquelle toute psychologie vire en tératologie.
La vérité est que le comportement, chez l’homme, ne doit pas à l’hérédité spécifique ce qu’il lui doit chez l’animal. Le système de besoins et de fonctions biologiques, légué par le génotype, à la naissance, apparente l’homme à tout être animé sans le caractériser, sans le désigner comme membre de l’ « espèce humaine ». En revanche cette absence de déterminations particulières est parfaitement synonyme d’une présence de possibles indéfinis. A la vie close, dominée et réglée par une nature donnée, se substitue ici l’existence ouverte, créatrice et ordonnatrice d’une nature acquise. Ainsi, sous l’action des circonstances culturelles, une pluralité de types sociaux et non un seul type spécifique pourront‑ils apparaître, diversifiant l’humanité selon le temps et l’espace. Ce que l’analyse même des similitudes retient de commun chez les hommes, c’est une structure de possibilités, voire de probabilités qui ne peut passer à l’être sans contexte social, quel qu’il soit. Avant la rencontre d’autrui, et du groupe, l’homme n’est rien que des virtualités aussi légères qu’une transparente vapeur. Toute condensation suppose un milieu, c’est‑à‑dire le monde des autres. On ne sait quelle hypothèse formuler sur l’origine de l’humanité, on peut seulement penser que des mutants ont massivement profité d’une société protohumaine, d’une société devant être, avant qu’il puisse exister un homme seul.
Quoi qu’il en soit de ces mutations que les théories de l’évolution nous incitent à concevoir et que la psychosociologie nous convie à supposer, nous constatons au moins, qu’aujourd’hui, se trouve au monde un être qui n’est pas, comme la totalité des autres êtres, un « système de montages » mais qui doit tout recevoir et tout apprendre et chez qui l’endogène ‑ ce qu’on peut imputer à ses seules puissances et natives dispositions ‑ a la consistance, répétons‑le, d’une nuée. Le déclin de l’idée de nature humaine renvoie sans doute à des mobiles socio‑économiques, à des motifs politico-moraux, mais il a, incontestablement, ses raisons scientifiques. Ce sont elles que nous nous proposons d’examiner ici.
Le problème de la nature humaine, c’est en somme celui de l’hérédité psychologique, car si l’hérédité biologique est un fait aussi clair que le jour, rien n’est plus contestable que la transmission par le germe de « propriétés » définies, décelables, dans l’ordre de la connaissance et de l’affectivité ‑ donc de l’action ‑ ordre où l’humanité, justement, se laisse reconnaître. Le naturel, en l’homme, c’est ce qui tient à l’hérédité, le culturel c’est ce qui tient à l’héritage [héritage congénital durant la gestation même, périnatal et postnatal au moment de la naissance et tout au long de l’éducation]. Il n’est pas facile, déjà, de fixer les frontières du naturel et du culturel dans le domaine purement organique. La taille, le poids de l’enfant, par exemple, sont sous la dépendance de potentialités héréditaires, mais aussi de conditions d’existence plus ou moins favorables qu’offrent le niveau et le mode de civilisation. Que la nourriture, la lumière, la chaleur ‑ mais aussi l’affection ‑ viennent à manquer et le schéma idéal de développement se trouve gravement perturbé. Dans le domaine psychologique les difficultés d’un clivage rigoureux entre le naturel et le culturel deviennent de pures et simples impossibilités. La vie biologique a des conditions physiques extérieures qui l’autorisent à être et à se maintenir, la vie psychologique de l’homme a des conditions sociales qui lui permettent de surgir et de se perpétuer. Chez l’animal [du reste, de moins en moins nettement au fur et à mesure que l’observation glisse des espèces inférieures aux espèces supérieures] on voit le comportement étroitement lié aux automatismes corporels : l’hérédité des instincts n’est au fond qu’une autre désignation de l’hérédité physiologique. Chez l’homme, le concept d’hérédité psychologique, au contraire, si l’on entend par là une transmission interne d’idées, de sentiments et de vouloirs, et quels que soient les processus organiques qu’on imagine à leur source, perd toute signification concevable.
C’est ce que les sciences de l’homme nous ont acheminé à penser. Dans l’ordre de l’existence mentale, le déterminisme héréditaire individuel d’une part, spécifique d’autre part, soumis au crible des méthodes objectives, ont perdu leur caractère de vérités admises, ont rejoint d’autres conceptions pré‑critiques dans le musée des légendes et des mythes. La discussion de l’hérédité psychologique individuelle semble, de prime abord, heurter beaucoup moins les convictions anciennes que celle de l’hérédité psychologique spécifique. Au moins, la première notion récusée, resterait‑il debout, celle de la présence, dans l’embryon, des dispositions psychiques de l’espèce, ou, si l’on veut, de l’homme en général. La mise en question de cette deuxième notion est une contestation plus profonde des préjugés de jadis et une manière plus radicale de dissoudre l’idée de nature humaine. On comprendra pourquoi ce mouvement de pensée anti‑naturaliste est aussi celui qui a rencontré les plus vives résistances de « l’opinion ». La critique de l’hérédité psychologique individuelle s’est opérée en deux directions, différentes mais liées : la sociologie des familles, l’étude de la gémellité. La critique de l’hérédité psychologique spécifique s’est organisée également selon deux voies distinctes : l’anthropologie culturelle, l’analyse des cas d’extrême isolement.
C’est vers ce dernier secteur, le moins connu, et dont la bibliographie est presque uniquement germanique et anglo‑saxonne. que nous allons tourner notre attention, non sans avoir, au préalable, rappelé les acquisitions fondamentales des autres secteurs, celles‑ci éclairant, confirmant, favorisant l’acceptation de vérités que nous verrons se manifester progressivement dans le nôtre. Ainsi tout ce que l’on sait aujourd’hui de l’hérédité mentale servira‑t‑il de preuve supplémentaire, par la convergence des résultats, que la nature humaine chez les enfants « sauvages » a toujours échappé aux regards parce qu’elle ne saurait apparaître qu’après l’existence sociale »
[Lucien Malson, Les enfants sauvages, 1964, 10/18 p 7-12]
MALSON Lucien [01] Ce que l’étude des « enfants sauvages » nous apprend sur la nature humaine.
« L’homme n’a pas de nature, il a ou plutôt il est une histoire. »
« C’est une idée désormais conquise que l’homme n’a point de nature mais qu’il a ‑ ou plutôt qu’il est ‑ une histoire. Ce que l’existentialisme affirmait, et qui fit scandale, on ne sait trop pourquoi, naguère, apparaît comme une vérité qu’on peut voir annoncée en tous les grands courants de pensée contemporaine. Par le behaviorisme qui nie, avec Naville, «l’hérédité des traits mentaux, des talents, des capacités », par le marxisme, qui reconnaît avec Wallon, que, « de tous les êtres vivants, l’homme est à sa naissance le plus incapable, condition de ses progrès ultérieurs », par la psychanalyse qui confirme, selon l’expression de Lagache, que « l’idée d’instincts se développant pour eux‑mêmes ne correspond à aucune réalité humaine », par le culturalisme enfin, relevant à la fois du marxisme et de la psychanalyse, lequel liquide les derniers doutes et fait briller en pleine lumière ce que l’individu doit à l’environnement dans l’édification de la personne.
Certes, la notion même d’instinct, dans la psychologie animale, a perdu la rigidité qu’elle avait jadis. On sait, aujourd’hui, que l’imitation, l’apprentissage des tâches chez les animaux supérieurs, que l’effet de suggestion du groupe chez les animaux inférieurs vivant en une sorte de permanente hypnose, indiquent le rôle non négligeable de l’entourage dans la maturation de l’instinct. Malgré tout, celui‑ci n’en continue pas moins d’apparaître comme un « a priori de l’espèce » dont chaque être exprime la force directrice d’une manière assez précise, même dans le cas d’un précoce isolement. C’est en ce sens qu’un comportement animal renvoie tout de même à quelque chose comme une nature. Chez l’enfant, tout isolement extrême révèle l’absence en lui de ces solides a priori, de ces schèmes adaptifs spécifiques. Les enfants privés trop tôt de tout commerce social, ‑ ces enfants qu’on appelle « sauvages » ‑ demeurent démunis dans leur solitude au point d’apparaître comme des bêtes dérisoires, comme de moindres animaux. Au lieu d’un état de nature où l’homo sapiens et l’homo faber rudimentaires se laisseraient apercevoir, il nous est donné d’observer une simple condition aberrante, au niveau de laquelle toute psychologie vire en tératologie.
La vérité est que le comportement, chez l’homme, ne doit pas à l’hérédité spécifique ce qu’il lui doit chez l’animal. Le système de besoins et de fonctions biologiques, légué par le génotype, à la naissance, apparente l’homme à tout être animé sans le caractériser, sans le désigner comme membre de l’ « espèce humaine ». En revanche cette absence de déterminations particulières est parfaitement synonyme d’une présence de possibles indéfinis. A la vie close, dominée et réglée par une nature donnée, se substitue ici l’existence ouverte, créatrice et ordonnatrice d’une nature acquise. Ainsi, sous l’action des circonstances culturelles, une pluralité de types sociaux et non un seul type spécifique pourront‑ils apparaître, diversifiant l’humanité selon le temps et l’espace. Ce que l’analyse même des similitudes retient de commun chez les hommes, c’est une structure de possibilités, voire de probabilités qui ne peut passer à l’être sans contexte social, quel qu’il soit. Avant la rencontre d’autrui, et du groupe, l’homme n’est rien que des virtualités aussi légères qu’une transparente vapeur. Toute condensation suppose un milieu, c’est‑à‑dire le monde des autres. On ne sait quelle hypothèse formuler sur l’origine de l’humanité, on peut seulement penser que des mutants ont massivement profité d’une société protohumaine, d’une société devant être, avant qu’il puisse exister un homme seul.
Quoi qu’il en soit de ces mutations que les théories de l’évolution nous incitent à concevoir et que la psychosociologie nous convie à supposer, nous constatons au moins, qu’aujourd’hui, se trouve au monde un être qui n’est pas, comme la totalité des autres êtres, un « système de montages » mais qui doit tout recevoir et tout apprendre et chez qui l’endogène ‑ ce qu’on peut imputer à ses seules puissances et natives dispositions ‑ a la consistance, répétons‑le, d’une nuée. Le déclin de l’idée de nature humaine renvoie sans doute à des mobiles socio‑économiques, à des motifs politico-moraux, mais il a, incontestablement, ses raisons scientifiques. Ce sont elles que nous nous proposons d’examiner ici.
Le problème de la nature humaine, c’est en somme celui de l’hérédité psychologique, car si l’hérédité biologique est un fait aussi clair que le jour, rien n’est plus contestable que la transmission par le germe de « propriétés » définies, décelables, dans l’ordre de la connaissance et de l’affectivité ‑ donc de l’action ‑ ordre où l’humanité, justement, se laisse reconnaître. Le naturel, en l’homme, c’est ce qui tient à l’hérédité, le culturel c’est ce qui tient à l’héritage [héritage congénital durant la gestation même, périnatal et postnatal au moment de la naissance et tout au long de l’éducation]. Il n’est pas facile, déjà, de fixer les frontières du naturel et du culturel dans le domaine purement organique. La taille, le poids de l’enfant, par exemple, sont sous la dépendance de potentialités héréditaires, mais aussi de conditions d’existence plus ou moins favorables qu’offrent le niveau et le mode de civilisation. Que la nourriture, la lumière, la chaleur ‑ mais aussi l’affection ‑ viennent à manquer et le schéma idéal de développement se trouve gravement perturbé. Dans le domaine psychologique les difficultés d’un clivage rigoureux entre le naturel et le culturel deviennent de pures et simples impossibilités. La vie biologique a des conditions physiques extérieures qui l’autorisent à être et à se maintenir, la vie psychologique de l’homme a des conditions sociales qui lui permettent de surgir et de se perpétuer. Chez l’animal [du reste, de moins en moins nettement au fur et à mesure que l’observation glisse des espèces inférieures aux espèces supérieures] on voit le comportement étroitement lié aux automatismes corporels : l’hérédité des instincts n’est au fond qu’une autre désignation de l’hérédité physiologique. Chez l’homme, le concept d’hérédité psychologique, au contraire, si l’on entend par là une transmission interne d’idées, de sentiments et de vouloirs, et quels que soient les processus organiques qu’on imagine à leur source, perd toute signification concevable.
C’est ce que les sciences de l’homme nous ont acheminé à penser. Dans l’ordre de l’existence mentale, le déterminisme héréditaire individuel d’une part, spécifique d’autre part, soumis au crible des méthodes objectives, ont perdu leur caractère de vérités admises, ont rejoint d’autres conceptions pré‑critiques dans le musée des légendes et des mythes. La discussion de l’hérédité psychologique individuelle semble, de prime abord, heurter beaucoup moins les convictions anciennes que celle de l’hérédité psychologique spécifique. Au moins, la première notion récusée, resterait‑il debout, celle de la présence, dans l’embryon, des dispositions psychiques de l’espèce, ou, si l’on veut, de l’homme en général. La mise en question de cette deuxième notion est une contestation plus profonde des préjugés de jadis et une manière plus radicale de dissoudre l’idée de nature humaine. On comprendra pourquoi ce mouvement de pensée anti‑naturaliste est aussi celui qui a rencontré les plus vives résistances de « l’opinion ». La critique de l’hérédité psychologique individuelle s’est opérée en deux directions, différentes mais liées : la sociologie des familles, l’étude de la gémellité. La critique de l’hérédité psychologique spécifique s’est organisée également selon deux voies distinctes : l’anthropologie culturelle, l’analyse des cas d’extrême isolement.
C’est vers ce dernier secteur, le moins connu, et dont la bibliographie est presque uniquement germanique et anglo‑saxonne. que nous allons tourner notre attention, non sans avoir, au préalable, rappelé les acquisitions fondamentales des autres secteurs, celles‑ci éclairant, confirmant, favorisant l’acceptation de vérités que nous verrons se manifester progressivement dans le nôtre. Ainsi tout ce que l’on sait aujourd’hui de l’hérédité mentale servira‑t‑il de preuve supplémentaire, par la convergence des résultats, que la nature humaine chez les enfants « sauvages » a toujours échappé aux regards parce qu’elle ne saurait apparaître qu’après l’existence sociale »
[Lucien Malson, Les enfants sauvages, 1964, 10/18 p 7-12]