☼ Starobinski [01] L’origine de l’hypothèse du « complexe d’Œdipe » chez Freud et sa lecture de Sophocle. [inconscient autrui art ]
☼ Starobinski [01] L’origine de l’hypothèse du « complexe d’Œdipe » chez Freud et sa lecture de Sophocle.
« Nous ne savons pas de quoi Freud et Fliess s’entretinrent dans cette « idylle » du dernier dimanche de septembre 1897. Toujours est‑il qu’aussitôt après cette rencontre, Freud annonce la progression rapide de l’autoanalyse. Les découvertes sont d’importance : “ J’ai découvert aussi que... entre deux ans et deux ans et demi, ma libido s’était éveillée et tournée vers matrem. ” La lettre suivante est datée du 15 octobre 1897; elle précède de huit jours le premier anniversaire de la mort du père de Freud. Cette lettre, capitale entre toutes, établit l’analogie entre le sentiment que Freud a décelé dans son enfance et l’Oedipe Roi de Sophocle.
Ainsi, à peine déchiffrée l’histoire de son désir personnel, Freud se hâte de la reconnaître dans la tragédie, dans le mythe, qui en sont l’expression impersonnelle et collective : rapprochement qui autorise en retour la cristallisation, l’organisation de la théorie psychologique, laquelle en était encore à se chercher quelques jours auparavant. Le paradigme mythique apparaît tout ensemble comme le corollaire de la nouvelle hypothèse, et comme sa garantie d’universalité.
Dans un raisonnement qui s’apparente à celui d’Aristote, Freud attribue l’effet saisissant de la tragédie à l’exacte représentation d’une passion. (La tradition parlait d’imitation, de mimesis.) La tragédie est efficace par son aptitude à éveiller la sympathie. Participer intensément à une passion représentée, c’est dépenser les énergies qui correspondent à cette passion et c’est, par conséquent, les liquider. Celui qui, avec Breuer, venait de proposer une méthode cathartique pour le traitement de l’hystérie ne pouvait ignorer la théorie aristotélicienne de la catharsis. Or la dépense passionnelle, devant Oedipe Roi, ne prend toute son ampleur que parce qu’elle se lie à un retour du refoulé :
“ J’ai trouvé en moi comme partout ailleurs des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants... S’il en est bien ainsi, on comprend, en dépit de toutes les injonctions rationnelles qui s’opposent à l’hypothèse d’une inexorable fatalité, l’effet saisissant d’Oedipe Roi... La légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Oedipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel. ”
La reconnaissance ! Aristote y voyait un moment capital de l’œuvre tragique : c’est l’ouverture d’une signification liée à l’apparition d’une identité. Mais tandis que la reconnaissance “ classique ” a lieu sur scène, entre les personnes du drame, Freud propose ici l’esquisse d’une théorie de la reconnaissance intéressant le spectateur : se reconnaître en Oedipe, pour le spectateur, c’est élargir son identité consciente en devenant aussi le héros mythique et c’est du même coup déchiffrer la parole‑pulsion située en deçà du présent et en deçà du discours conscient lié à ce présent. L’on voit s’opérer simultanément une dépossession (puisque le spectateur absorbé par Oedipe n’appartient plus à son moi ) et une récupération (puisqu’en Oedipe le spectateur reconnaît son passé et son inconscient jusqu’alors obscurcis).
[Jean Starobinski, Préface à Ernest Jones, Hamlet et Oedipe, Paris 1969, Gallimard, ColL Tel, pp. VIII‑X.]