☼ Georges Gougenheim [01] Origine du mot art (art, technique, travail]
☼ Georges Gougenheim ~ [01] Origine du mot art
« Art vient du mot latin ars (accusatif artem) dont le sens propre, très général, «façon d’être», «façon d’agir», s’est diversifié en «habileté», «connaissance technique», «talent».
En ancien français, le mot n’a gardé du latin qu’un sens très vague, « de bon art, de mauvais art » qualifient des personnes de façon favorable ou défavorable. En même temps, sans qu’on voie pourquoi, le mot de féminin qu’il était en latin devient masculin. Bien qu’au XIVème siècle le féminin ait été favorisé par la vogue du latinisme, c’est le genre masculin qui a triomphé.
Au XIVème siècle, sous l’influence des traducteurs, le mot reprend les sens qu’il avait en latin. Un sens domine : celui de «connaissance pratique», par opposition au savoir théorique. Les noms d’écoles d’ingénieurs, créées au XIXème siècle, portent encore la marque de ce sens : l’Ecole centrale des Arts et Manufactures, les Écoles d Arts et Métiers.
Cependant, art développait aussi un sens esthétique. On se trouvait ainsi amené à distinguer les arts libéraux (ceux qui conviennent à l’homme libre) et les arts mécaniques (qui exigent surtout l’habileté manuelle). On forge des expressions : beaux‑arts, arts d’agrément. Dans les anciennes universités, jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, on appelait Faculté des Arts, celle qui enseignait toutes les matières qui n’étaient pas enseignées dans les autres facultés (à savoir les Facultés de Théologie, de Droit, de Médecine). Elles sont à l’origine de nos actuelles Facultés des Lettres et Facultés des Sciences.
Au XIXème siècle, le sens esthétique devient prédominant. Un homme qui pratique les arts a été désigné par deux mots : artiste et artisan qui ont eu chacun leur histoire.
Artiste existe dès le XlVèrne siècle. C’est la francisation d’un dérivé artista, fait sur ars en latin du Moyen Age pour désigner les étudiants et les diplômés de la Faculté des Arts. Artiste s’est dit de beaucoup d’activités manuelles de techniques, de pratiques : on a dit, par exemple, artiste vétérinaire. Ce n’est qu’au XVIIème siècle qu’apparaît le sens esthétique, qui se développe surtout au XIXème.
Artiste pouvait aussi être adjectif, de là l’adverbe artistement qu’on trouve chez La Bruyère, dans le fameux portrait de l’amateur de prunes : «Il cueille artistement cette prune exquise».
Mais au XIXème siècle, on fait l’adjectif artistique, que Littré, en 1863, a du mal à admettre : il soutient qu’artistique ne pourrait signifier que «qui concerne les artistes», comme sophistique signifie «qui concerne les sophistes». Le vrai mot selon lui devrait être artiel. L’usage n’a pas ratifié cette opinion de Littré.
En fait, au XVIème et encore au XVIlème siècle, le nom de celui qui pratique les arts est artisan. Le mot est un emprunt à l’italien artigiano. Il se rencontre pour la première fois chez Rabelais en 1546. Montaigne compte les peintres et les poètes parmi les artisans. La Fontaine appelle artisan le sculpteur qui fait une idole.
La distinction entre artiste et artisan commence à se faire au XVIIIème siècle. Aujourd’hui, artisan n’est plus senti comme ayant des rapports avec art. L’artisan appartient à une classe sociale bien caractérisée au point de vue fiscal : c’est une personne non salariée qui travaille pour le public, mais n’a qu’un très petit nombre d’ouvriers (menuisiers, plombiers, serruriers, etc.).
En latin, celui qui pratique un art s’appelait artifex. On connaît le cri de Néron succombant sous les coups des cavaliers lancés à sa poursuite : « « Qualis artifex pereo ! », littéralement : «Quel artiste je péris ! » c’est‑à‑dire : «Quel artiste périt en ma personne ! ».
D’artifex a été dérivé artificium, qui signifie «art», «métier», «connaissance». Ce mot a été emprunté au XVIème siècle sous la forme artifice, avec le sens de «métier». A l’époque classique, il se stabilise au sens d’«habileté», soit honorable, soit entachée de ruse. On a donc un sens très favorable comme dans ce passage du Traité du sublime de Boileau : «Les images sont aussi d’un grand artifice pour donner du poids au discours». Et en même temps, le mot se trouve employé avec un sens aussi dépréciatif que possible. Ainsi dans la tragédie de Britannicus (acte II, scène 1) de Racine :
« Britannicus pourrait l’accuser d’artifice. »
Souvent ce sens défavorable est souligné par un adjectif : indigne (dans Andromaque), grossier (dans Phèdre). On ne saurait dire aujourd’hui qu’artifice, ait un caractère dépréciatif très accusé. Il n’en est pas de même du dérivé artificieux, qui pourtant au XVIème siècle avait un caractère laudatif sous la plume d’Ambroise Paré célébrant la «grande artificieuse et admirable industrie de la nature ».
Un autre adjectif dérivé d’artifice, artifciel, correspond au sens ancien de ce nom et s’oppose à naturel (par exemple des fleurs artificielles).
Reste un sens spécial d’artifice dans feu d’artifice. Il s’agit proprement de feux créés par l’habileté de l’homme. C’est à partir du XVIème siècle que l’on appelle feux d’artifice (on a dit également artifices de feu et feux artificiels) des pièces enflammées servant autrefois à la guerre et aujourd’hui à l’amusement. L’artificier met en oeuvres ces feux d’artifice. En outre, ce mot désigne dans l’armée des artilleurs spécialement instruits au démontage des projectiles.
Cette vaste famille de mots formée autour d’art s’est scindée en groupes de sens différent. Art est de plus en plus un mot de sens esthétique et artiste a suivi son sort. Artisan est nettement différencié d’artiste.
Artifice non plus n’a plus guère de rapport avec art. De ses deux adjectifs, artificiel est sans rapport avec artifice et est seulement le contraire de naturel ; artificieux correspond à artifice, mais en accentuant son caractère péjoratif. Enfin artificier est en rapport avec un sens particulier d’artifice resté feu d’artifice. »
[Georges Gougenheim, Les Mots français dans l’histoire et dans la vie,1969,tome II Picard, 1969, pp. 69‑73.]