☼ Kundera Milan né en 1929 [04] L’absence du rire en peinture. Quel rire le bouffon ? Le beau reflet de la pensée. [art, culture]
☼ Kundera Milan né en 1929 [04] L’absence du rire en peinture. Quel rire le bouffon ? Le beau reflet de la pensée.
« Rubens eut un jour entre les mains un vieux recueil de photos du président John Kennedy : rien que des photos en couleurs, une cinquantaine au moins, et sur toutes (sur toutes, sans exception!) le président riait. Il ne souriait pas, non, il riait ! Sa bouche était ouverte et découvrait les dents. Il n’y a là rien d’inhabituel, telles sont aujourd’hui les photos, mais Rubens resta tout de même interdit en constatant que Kennedy riait sur toutes les photos, que sa bouche n’était jamais fermée. Quelques jours plus tard, il se rendit à Florence. Debout devant le David de Michel-Ange, il se représenta ce visage de marbre aussi hilare que celui de Kennedy. David, ce parangon de la beauté masculine, eut soudain l’air d’un imbécile ! Dès lors, il prit l’habitude de plaquer mentalement une bouche rieuse sur les visages des tableaux célèbres; ce fut une expérimentation intéressante : la grimace du rire était capable de détruire tous les tableaux ! Imaginez, au lieu de l’imperceptible sourire de la Joconde, un rire qui lui dénude les dents et les gencives !
Bien que familier des pinacothèques, auxquelles il consacrait l’essentiel de son temps, Rubens avait dû attendre les photos de Kennedy pour se rendre compte de cette simple évidence : depuis l’Antiquité jusqu’à Raphaël, peut-être jusqu’à Ingres, les grands peintres et sculpteurs ont évité de figurer le rire, et même le sourire. Il est vrai que les visages des statues étrusques sont tous souriants, mais ce sourire n’est pas une mimique, une réaction immédiate à une situation, c’est l’état durable du visage rayonnant d’éternelle béatitude. Pour les sculpteurs antiques comme pour les peintres des époques ultérieures, le beau visage n’était pensable que dans son immobilité.
Les visages ne perdaient leur immobilité, les bouches ne s’ouvraient que si le peintre voulait saisir le mal. Soit le mal de la douleur : des femmes penchées sur le cadavre de Jésus; la bouche ouverte d’une mère sur Le massacre des innocents de Poussin. Soit le mal en tant que vice : Adam et Ève de Holbein. Ève a le visage bouffi, et la bouche entrouverte laisse voir les dents qui viennent de croquer la pomme. À côté d’elle, Adam est encore un homme d’avant le péché : il a le visage calme, la bouche close. Sur l’Allégorie des vices du Corrège, tout le monde sourit ! Pour exprimer le vice, le peintre a dû ébranler l’innocente tranquillité des visages, étirer les bouches, déformer les traits par le sourire. Un seul personnage rit sur ce tableau : un enfant ! Mais son rire n’est pas celui du bonheur, tel que l’exhibent les bambins sur les photos publicitaires pour une marque de chocolat ou de couches-culottes. Cet enfant rit parce qu’il est dépravé !
Le rire ne devient innocent que chez les Hollandais : le Bouffon de Hals, ou sa Bohémienne. Car les peintres de genre hollandais sont les premiers photographes; les visages qu’ils peignent sont par-delà le beau et le laid. En s’attardant dans la salle des Hollandais, Rubens songeait à la luthiste et se disait : la luthiste n’est pas un modèle pour Frans Hals la luthiste est le modèle des grands peintres d’autrefois, qui cherchaient la beauté dans la surface immobile du visage. Puis quelques visiteurs le bousculèrent : toutes les pinacothèques du monde étaient pleines d’une foule de gens, comme jadis les jardins zoologiques; les touristes en mal d’attractions regardaient les tableaux comme si c’étaient des fauves en cage. La peinture, se dit Rubens, n’est plus chez elle en ce siècle, pas plus que la luthiste; la luthiste appartient au monde depuis longtemps révolu où la beauté ne riait pas.
Mais comment expliquer que les grands peintres aient exclu le rire du royaume de la beauté ? Rubens se dit : le visage est beau lorsqu’il reflète la présence d’une pensée, tandis que le moment du rire est un moment où l’on ne pense pas. Mais est-ce vrai ? Le rire n’est-il pas cet éclair de la réflexion en train de saisir le comique ? Non, se dit Rubens : à l’instant où il saisit le comique, l’homme ne rit pas; le rire suit immédiatement après, comme une réaction physique, comme une convulsion où toute pensée est absente. Le rire est une convulsion du visage et dans la convulsion l’homme ne se domine pas, étant lui-même dominé par quelque chose qui n’est ni la volonté ni la raison. Voilà pourquoi le sculpteur antique ne représentait pas le rire. L’homme qui ne se domine pas ( l’homme au-delà de la raison, au-delà de la volonté ) ne pouvait être tenu pour beau.
Si notre époque, contredisant l’esprit des grands peintres, a fait du rire l’expression favorisée du visage, cela veut dire que l’absence de volonté et de raison est devenue l’état idéal de l’homme. On pourrait objecter que sur les portraits photographiques la convulsion est simulée, donc consciente et voulue : Kennedy riant devant l’objectif d’un photographe ne réagit nullement à une situation comique, mais ouvre très consciemment la bouche et découvre les dents. Mais cela prouve seulement que la convulsion du rire (l’au-delà de la raison et de la volonté) a été érigée par les hommes d’aujourd’hui en image idéale derrière laquelle ils ont choisi de se cacher.
Rubens pense : le rire est, de toutes les expressions du visage, la plus démocratique : l’immobilité du visage rend clairement discernable chacun des traits qui nous distinguent les uns des autres; mais dans la convulsion, nous sommes tous pareils.
Un buste de Jules César se tordant de rire est impensable. Mais les présidents américains partent pour l’éternité cachés derrière la convulsion démocratique du rire. »
[Milan Kundera, l’Immortalité, p 473-476]