Ω Popper [02] Société « close », organique et société « ouverte »

Publié le par Maltern

Popper [02]  Société « close », organique et société « ouverte »

Une société d’individus est-ce possible ?

 

« Le terme « société » recouvre des réalités très différentes. Popper oppose ici deux de ses modèles: la société close reste « organique » parce que ses membres en demeurent étroitement dépendants, la société ouverte risque d’aboutir à une « abstraction » telle que tout lien entre ceux qui la compo­sent tendrait à disparaître.

J’appelle société close la société magique ou tribale, et société ouverte, celle où les individus sont confrontés à des décisions personnelles.

Une société close typique peut être comparée à un organisme, et la théo­rie biologique de l’État peut, dans une large mesure, lui être appliquée. On peut, en effet, la rapprocher d’un troupeau dont la cohésion est maintenue par des liens comme la parenté, la vie commune, la joie ou la douleur. Les rapports sensoriels: toucher, odorat ou vue, y prédominent encore sur les rapports sociaux plus abstraits, comme les échanges ou la répartition du tra­vail. La théorie organique de l’État peut se concevoir dans le cas d’une société close parce que la dépendance des membres à l’ensemble y est déter­minée par des règles immuables, comme dans un organisme vivant. Elle ne se conçoit pas dans le cas de la société ouverte, caractérisée par une rivalité entre ses membres pouvant aller jusqu’à la lutte de classes. [...]

Du fait même de la perte de son caractère organique, une société ouverte risque de s’acheminer progressivement vers une « société abstraite ». Elle peut en effet cesser, dans une large mesure, d’être un véritable rassemble­ment d’individus. Imaginons, au prix d’une certaine exagération, une société où les hommes ne se rencontrent jamais face à face, où les affaires sont traitées par des individus isolés communiquant entre eux par lettres ou par télégrammes, se déplaçant en voiture fermée et se reproduisant par insé­mination artificielle: pareille société serait totalement abstraite et déperson­nalisée. Or, la société moderne lui ressemble déjà sur bien des points. Dans une ville, les piétons se croisent mais s’ignorent, les membres d’un syndicat portent une carte et paient une cotisation mais peuvent ne jamais se connaître. Beaucoup d’individus ont peu ou pas de contacts humains et vivent dans l’anonymat et l’isolement. »

 

[Karl Raimund Popper, La Société ouverte et ses ennemis, (1945), tome I, L’Ascendant de Platon, Seuil, 1979, pp. 142-143.]

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Publié dans 22 - La société

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