~ Beaufret Jean [01] Essence et existence : conceptualisation d’une notion et glissements de sens [Temps Existence, interprétation]

Publié le par Maltern

Beaufret Jean [01] Essence et existence : coneptualisation d’une notion et glissements de sens [Temps Existence, interprétation]

[Beauf 1]

 
« Le mot existence implique […] une très ancienne contrepartie que dit un autre mot : le mot essence. En réalité, c’est même plutôt le mot essence qui est premier. Essentia, c’est la transposition directe sur le plan nominal du verbe, esse : être. Les Latins, quand il leur arrivait de philosopher, c’est-à-dire de méditer sur ce qui est, parlaient, nous le savons par Sénèque, d’essence plutôt que d’existence.

 

En latin, le mot existentia est un vocable très tardif. Non pas sans doute le verbe existere! Mais il ne signifie pas du tout exister. Existere c’est d’abord sortir : sortir d’un domaine, d’une. maison, d’une cachette - c’est, ensuite et par extension, se montrer. Au XVIIe  siècle, Descartes prend encore le mot en ce sens, lorsqu’il parle du théâtre du monde dans lequel, dit-il, « je n’ai jusqu’ici paru que comme spectateur » (in quo hactenus spectator exstiti). Pour un Latin, être existentialiste, c’eût été sortir beaucoup, et même se manifester, au sens de donner dans l’ostentation ou dans l’exhibition. Néron était, en ce sens, assez existentialiste.­

 
 

 Mais si aujourd’hui être existentialiste n’est pas nécessairement prendre pour modèle Néron ou si l’on veut Caligula, qu’est-il donc arrivé dans l’intervalle? Quelque chose d’assez invisible et de très lent. Le mot essentia, qui, à l’origine, disait l’être lui-même, s’est de plus en plus spécialisé dans la tâche de dire ce que sont les choses, par opposition au fait qu’elles sont. Ce qu’est une chose, c’est la manière dont on peut en donner une définition qui la distingue spécifiquement des autres choses en l’identifiant à elle-même. Mais, quelque parfaite que soit la définition, elle paraît également laisser en suspens l’exis­tence de ce qu’elle définit. Elle nous laisse, comme on dit, au niveau du possible. Reste à passer du possible à l’être.

 

C’est dans ce contexte que va se faire jour la nécessité d’un autre mot dont la fonction sera de dire ce que le mot essence dit de moins en moins, et cet autre mot sera de plus en plus celui qui, à l’origine, voulait plutôt dire sortir, provenir de, se montrer, se manifester, c’est-à-dire le mot existence. Mais ce n’est guère qu’au XVIIe siècle que la situation est nettement stabilisée. Lorsqu’un philosophe scolastique au ccontraire entendait le mot existence, il pensait d’abord à tout autre chose qu’à ce que nous nommons aujourd’hui existence - quelque chose d’encore assez proche de ce que pensait Aristote, disant que c’est le changement qui est existence ou encore ek-stase, c’est-à-dire sortie d’un état vers un autre état.

 

Ces remarques, qu’en France, E. Gilson fut, je crois, le premier à faire, nous permettront peut-être de comprendre quelque chose à une formule maintes fois répétée, et même rabâchée - formule lancée par Sartre en 1946, et qui présente l’existentialisme comme une philoso­phie dans laquelle l’existence précède l’essence. Cette priorité de l’exis­tence sur l’essence n’a pourtant rien de mystérieux. Elle dit d’abord qu’il y a dans le réel plus que nous ne pouvons immobiliser dans un système de définitions arrêtées une fois pour toutes. Le tort de la philosophie, depuis Platon, est d’avoir cru pouvoir essentialiser le réel. Ce fut son illusion. L’essence n’est jamais que seconde, et c’est l’exis­tence, Aristote le disait déjà, qui est première. »

 
 

[Jean Beaufret, Introduction aux philosophies de l’existence, Denoël/Médiations, 1971, pp. 79-81]

 

 

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article