Benjamin Constant[02] Espace public et espace privé diffèrent chez les anciens et les modernes et influent sur l’exercice des libertés politiques.

Publié le par Maltern

Benjamin Constant[02] Espace public et espace privé diffèrent chez les anciens et les modernes et influent sur l’exercice des libertés politiques.

 

« Dans les républiques de l’Antiquité, la petitesse du territoire faisait que chaque citoyen avait politiquement une grande importance person­nelle. L’exercice des droits de cité constituait l’occupation, et pour ainsi dire l’amusement de tous. Le peuple entier concourait à la confection des lois, prononçait les jugements, décidait de la guerre et de la paix. La part que l’individu prenait à la souveraineté nationale n’était point, comme à présent, une supposition abstraite; la volonté de chacun avait une influence réelle; l’exercice de cette volonté était un plaisir vif et répété‑, il en résultait que les anciens étaient disposés, pour la conservation de leur importance politique et de leur part dans l’administration de l’État, à renoncer à leur indépen­dance privée. Ce renoncement était nécessaire : car, pour faire jouir un peuple de la plus grande étendue de droits politiques, c’est‑à‑dire pour que chaque citoyen ait sa part de la souveraineté, il faut des institutions qui maintiennent l’égalité, qui empêchent l’accroissement des fortunes, proscri­vent les distinctions, s’opposent à l’influence des richesses, des talents, des vertus mêmes. Or toutes ces institutions limitent la liberté et compromet­tent la sûreté individuelle.

 

 

[. . .] L’avantage que procure au peuple la liberté chez les modernes, c’est d’être représenté, et de concourir à cette représentation par son choix. C’est un avantage sans doute, puisque c’est une garantie ; mais le plaisir immédiat est moins vif : il ne se compose d’aucune des jouissances du pouvoir ; c’est un plaisir de réflexion : celui des anciens était un plaisir d’action. Il est clair que le premier est moins attrayant; on ne saurait exiger des hommes autant de sacrifices pour l’obtenir et le conserver.

 

En même temps ces sacrifices seraient beaucoup plus pénibles : les progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l’époque, la commu­nication des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l’infini les moyens de bonheur particulier. Les hommes n’ont besoin, pour être heureux, que d’être laissés dans une indépendance parfaite sur tout ce qui a rapport à leurs occupations, à leurs entreprises, à leur sphère d’activité, à leurs fantaisies.

 

Les anciens trouvaient plus de jouissances dans leur existence publique et ils en trouvaient moins dans leur existence privée; en conséquence, lors­ qu’ils sacrifiaient la liberté individuelle à la liberté politique, ils sacrifiaient moins pour obtenir plus. Presque toutes les jouissances des modernes sont dans leur existence privée En imitant les anciens, les modernes sacrifieraient donc plus pour obtenir moins. »

 

[Benjamin Constant, De l’esprit de conquête et d’usurpation (1814), Seconde partie, ch. VII, GF‑Flammarion, 1986, p. 164‑167.]

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Publié dans 22 - La société

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