Paul Eluard et Louis Aragon : Bonheur et malheur du désir amoureux
♒ Paul Eluard (Eugène Grindel) 1895-1952
La courbe de tes yeux
La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Et si je ne sais plus du tout ce que j’ai vécu
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards
La femme aimée est célébrée : comme inspiratrice, muse, médiatrice de la connaissance du monde.
- Femme maternelle : proche de la Terre nourricière, à l’origine de la naissance du poète au monde le désir crée. Etre vu par l’aimée, c’est être tout court (# analyse sartriennes du regard)
- Femme qui est une voie de la connaissance de soi (v.4) le désir instruit
- L’amant est sous la dépendance de l’aimée : elle est le principe actif et lui passif. Mais cette passivité n’est pas souffrance : elle permet d’accueillir un don, c’est une grâce. On ne peut s’empêcher de comparer à l’amour de Dieu dans le schéma chrétien, qui est au sens « condescendant » au sens technique et théologique (= qui descend de Dieu à l’homme, et ne monte pas de l’homme à Dieu) L’amour est un don et non l’épreuve d’un manque.
- La femme rend clairvoyant, lucide : loin d’aveugler l’amour partagé développe la perception du monde, l’élargit (cf. mer, ciel, terre, et mémoire)
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♒ Louis Aragon 1897-1982
Il n’y a pas d’amour heureux.
Il n’y a pas d’amour heureux
Rien n’est jamais acquis à l’homme. Ni sa force
Ni sa faiblesse ni son coeur. Et quand il croit
Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
Sa vie est un étrange et douloureux divorce
Il n’y a pas d’amour heureux
Sa vie elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu’on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de ce lever matin
Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots ma vie et retenez vos larmes
Il n’y a pas d’amour heureux
Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte en moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux
Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux
[ Il n’y a pas d’amour qui ne soit douleur.
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri.
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri.
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs.
Il n’y a pas d’amour heureux.
Mais c’est notre amour à tous les deux.]
[Louis Aragon, La Diane Français 1944e, Seghers 1946]
► Ce poème joue sur un double sens : Aragon l’écrit en janvier 1943 et il s’agit de l’amour qu’il porte à Elsa Triolet. Mais Aragon est également engagé dans la résistance auprès des communistes ce qui autorise une lecture évoquant aussi les souffrances de la Résistance. La dernière strophe est claire sur cette hypothèse.
En 1953, Georges Brassens dont on connaît l’antimilitarisme militant et la défiance face au patriotisme guerrier va tout simplement supprimer le dernière strophe ! La chanson devient donc par cette coupure une chanson sur l’amour malheureux.
Pour qui cherche un exemple de dé-contextualisation (ou manipulation de texte) et donc de transformation du sens, - on passe de l’équivoque à l’univoque, c’est … exemplaire !
Dans des propos confiés en 1967 à Jacques Brochier pour le Magazine Littéraire, Aragon précise : « [Une] une idée assez haute de l’amour, celle de Hölderlin par exemple, implique toujours que même ce que vous appelez l’amour heureux ne l’est pas, parce qu’il n’atteint pas cet absolu que celui qui aime vraiment peut concevoir comme la seule vraie marque de l’amour. On reste toujours en deçà et tout homme qui aime est, à ses propres yeux, un criminel par rapport à son amour. […]L’amour est, pour moi, une notion essentielle à l’homme, et je considère toute conception contraire à celle-là comme anti-humaine. Ceci dit, il est enfantin de croire que l’idée de l’amour implique nécessairement une réalisation de cette idée. »